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Le congrès de l’AFS en direct : mardi 5 juillet 2011

par Pierre Mercklé le 5 juillet 2011 · 1 commentaire

dans Méthodes,Réseaux,Sociologie

Comme cela se fait dans certains articles en ligne sur les sujets les plus brûlants (comme par exemple en ce moment autour de l’affaire DSK), je vous propose de suivre ici, pratiquement en direct et minute par minute, le congrès de l’Association française de sociologie à Grenoble, ou du moins ce que je serai arrivé à en suivre ! Voici donc mon parcours dans le programme de ce premier jour : ce billet sera actualisé en direct au fur et à mesure de la journée !

9h30

Philippe Cibois, l’actuel président de l’AFS, ouvre le Congrès [voir la vidéo].

10h

Andrew Abbott , célèbre sociologue américain,est le « keynote speaker » du Congrès [voir la vidéo]. Il consacre son intervention à contester l’idée d’une cumulativité possible des connaissances en sciences sociales, et fait le procès de la tradition sociologique qui a promu cette idée, de Durkheim à Bourdieu. Pour Abbott, l’idée de cumulativité chez ce dernier repose sur l’appel à une « rupture » avec la connaissance ordinatire qui n’est qu’une « manière de rationaliser une incapacité de se confronter aux multiples manières de penser le monde social ». Dans le domaine des méthodes comme dans celui des paradigmes, il n’y a que des modes, dont la durée de vie est plus ou moins longue : les modèles de régression, les simulations, la théorie de l’étiquetage… Il n’y aurait là que des engouements plus ou moins passagers, et il n’y aurait donc d’accumulation qu’à l’intérieur des communautés méthodologiques ou des paradigmes, et non pas dans leur succession historique.

11h

De la discussion qui suit la conférence d’Andrew Abbott, il ressort que les sociologues français, du moins ceux qui ont pris la parole (parmi lesquels Pierre Demeulenaere, Louis-André Vallet, Jean-Louis Fabiani…), digèrent assez mal la « provocation » d’Andrew Abbott, et défendent quant à eux l’idée que la cumulativité, même si elle n’est pas établie en sociologie, doit rester « l’horizon des sociologues, ce vers quoi ils doivent tendre dans leurs travaux, et ce à partir de quoi il faut continuer à évaluer ces travaux.

12h

C’est l’heure de manger, et surtout l’heure de compulser frénétiquement le très volumineux programme du Congrès pour trouver laquelle des 50 sessions parallèles de l’après-midi je vais aller suivre : il y a beaucoup de choses alléchantes, à en juger par les titres et les résumés des communications, mais impossible de tout suivre à la fois, alors il va falloir faire un choix.

12h30

Je n’ai pas encore eu le temps de faire mon choix dans le programme de l’après-midi, mais j’ai déjeuné au « Camion » en compagnie de Jean Ferrette, qui se lance dans une enquête sur les effets des propriétés structurales des élèves sur leurs performances scolaires, et de Sylvia Girel, qui rêve de mettre la revue Opus / Sociologie de l’art en ligne sur Revues.org.

14h30

Ca y est j’ai fait mon choix : pour le début de l’après-midi, ce sera le RT20 « Méthodes », dont la première session est intitulée « Convergences et dissonances des résultats selon les méthodes ». La session est ouverte par Louis-André Vallet, qui donne tout de suite une information précieuse, la quasi-totalité des communications faites dans les différentes sessions du RT20 « Méthodes », à l’adresse suivante : http://www.crest.fr/congres-afs/home.html. Je peux donc aller écouter les travaux d’autres réseaux thématiques sans trop de mauvaise conscience, puisque je pourrai ainsi lire les travaux des sessions suivantes de ce réseau !

La session mêle très heureusement les réflexions méthodologiques sur les approches qualitatives et les approches quantitatives. Anne-Sophie Béliard et Baptiste Brossard (ici en pdf), qui inaugurent la session, explorent les problèmes soulevés par l’utilisation des messageries instantanées, du type MSN, dans la réalisation d’enquêtes de terrain. Ces « médias » imposent des contraintes particulières à l’entretien (recours à l’écriture, problème du temps, inconnues sur la pluri-activité des enquêtés pendant l’entretien…), mais ont aussi des vertus heuristiques spécifiques : la « parole » est souvent plus libérée sur les messageries instantanées, justement à condition que les enquêteurs s’adaptent aux formes particulière de la conversation électronique : langage spécifique, recours aux smileys (pour éviter les malentendus, pour relancer de façon discrète, pour jouer sur les modalités de présentation de soi), maîtrise du « double dialogue » (poursuite de conversations simultanées sur plusieurs thèmes différents), qui facilite les relances et permet d’aborder plus facilement des sujets délicats. En les écoutant, on ne peut pas s’empêcher de constater que les savoir faire ethnographiques patiemment explorés par Stéphane Beaud et Florence Weber (1997), que les « ficelles » recensées par Howard Becker (2002) pour les enquêtes « hors ligne », ont le plus souvent leur équivalent dans les enquêtes « en ligne » !

15h

On change d’univers avec Pierre Bréchon, qui discute (ici en pdf) les résultats d’une comparaison entre échantillonnage aléatoire et échantillonnage par quotas, à partir de l’enquête European Value Survey (EVS) 2008 pour la France (les résultats de l’enquête sont ici). L’échantillonnage aléatoire produit des déformations beaucoup plus forte par rapport aux distributions recherchées que l’échantillonnage par quotas, et ces déformations ont des effets parfois significatifs sur les niveaux de réponses aux questions sur les valeurs (vers un pessimisme social plus élevé et des niveaux de confiance affaiblis). Problème : EVS n’a pour l’instant retenu que l’échantillon aléatoire…

15h30

Agnès Dumas présente une réflexion sur l’articulation des approches quantitatives et qualitatives, avec une communication (résumé ici) sur la collecte et l’interprétation des données sur les trajectoires de vie de personnes atteintes par un cancer dans leur enfance, dans le cadre d’une enquête menée en collaboration avec des chercheurs de l’INSERM. A partir de l’échantillon quantitatif initial, qui comportait plusieurs milliers d’individus ayant survécu à un cancer plusieurs années auparavant, un sous-échantillon (N=160) a été tiré au sort en vue de la réalisation d’entretiens qualitatifs sur la vie de ces individus après la maladie. L’enquête est toujours en cours, mais si j’ai bien compris ce que dit Agnès Dumas, la confrontation des deux sources de données autoriserait à faire l’hypothèse d’une ascension sociale significativement plus forte chez les survivants du cancer que dans le reste de la population ?

16h

La communication suivante (résumé ici) est celle de « deux ethnographes en prison », Isabelle Clair et Fabrice Guilbaud, qui s’appuient sur une enquête menée auprès de femmes détenues à Fleury-Mérogis, pour réfléchir aux difficultés, mais aussi aux avantages d’une enquête qualitative en tandem. Etre deux, c’est en effet disposer de deux fois plus de temps. Cela permet aussi d’accéder à différentes formes d’ubiquité : par exemple, cela permet à l’un de « distraire » un gardien en l’interrogeant, pendant que l’autre accède ainsi plus librement aux détenues. Le fait que le tandem soit « mixte » permet aussi de faire varier les rapports sexués entre enquêteurs et enquêtés : Isabelle, en tant que femme, a pu passer plus inaperçue dans cette prison pour femmes, même si la comparaison des entretiens réalisés par l’un et par l’autre ne montre pas de forte variabilité de la parole en fonction du sexe de l’enquêteur. Cela dit, c’est justement cela que permet le « tandem », la comparaison : être deux sur un terrain permet aussi plus généralement de faire varier et de confronter des points de vue potentiellement différents.

16h30

La dernière communication (en pdf ici), celle de Flora Chanvril et Viviane Le Hay, porte sur les effets du mode d’administration (par téléphone ou par Internet) sur la mesure de la confiance (enquête par téléphone réalisée en décembre 2009 par le CEVIPOF, répétée par Internet en 2010). L’effet du mode d’administration, même une fois contrôlé par les grandes variables socio-démographiques, reste significatif dans un certain nombre de domaines liés à la confiance : toutes choses égales par ailleurs, quand ils sont interrogées par Internet plutôt que par téléphone, les individus sont beaucoup moins nombreux à avoir une image positive d’eux-mêmes et à espérer une promotion dans un avenir proche, ce qui tendrait à montrer des effets de la désirabilité sociale atténués dans les passation par Internet.

17h

Le retard pris par la session « Méthodes » me sucre ma pause, mais tant pis. A peine le temps de dire bonjour à Dominique, Igor, Michel, Isabelle, Odile… (ça sert à ça les congrès !), et me voici reparti, cette fois pour écouter la session 2 du RT26 « Réseaux ». Cette session, intitulée « Réseaux sociaux et TIC », est animée par Claude Compagnone.

J’arrive malheureusement un peu trop en retard pour tout saisir de la communication de Claude Julie Bourque (résumé ici) sur l’impact des NTIC sur le travail des chercheurs, on était pourtant en plein dans le sujet ! Mais je l’entends tout de même souligner les aspects négatifs : technostress, augmentation de la masse d’informations à trier, perte de réflexivité, difficulté à décrocher… Ah bon !?

17h30

L’intervention suivante est celle de Maud Léguistin (résumé ici), et porte sur réseaux sociaux les sites de rencontre en ligne. Partie pour travailler sur la conjugalité, Maud, qui fait sa thèse à Toulouse sous la direction de Daniel Welzer-Lang, a été amenée à s’intéresser depuis 2006 à l’exposition de la vie privée, et aux effet des réseaux sociaux sur le lien social. A partir d’observations et d’entretiens, elle propose une typologie des sites de réseaux en ligne.

18h

C’est le tour d’Antonio Casilli, qui doit donc lâcher un instant son clavier (il live tweete le Congrès sur #afs11) pour tester l’hypothèse de la « fin de la vie privée » dans la communication assistée par ordinateur (résumé ici). La recherche, qui vient juste de commencer, vise à explorer les rapports entre ce phénomène et les caractéristiques structurales des sociabilités en ligne, à la suite de l’article qui était paru en 2010 dans le BMS (en preprint pdf ici) : à partir d’un modèle expérimental, Casilli et Tubaro avaient montré que le fait de donner à voir de soi accroît la taille du réseau personnel. Autrement dit, le dévoilement favorise la cohésion sociale, aussi bien par le « bonding » que par le « bridging », par les liens forts que par les liens faibles. Au-delà de ce résultat, il apparaît que la vie privée est le produit d’une régulation bi-directionnelle, basée par une négociation entre ego et ses alters : le dévoilement produit des réactions en retour, qui à son tour produit des adaptations en réaction, etc…

18h30

La dernière communication de la journée, c’est celle de Karine Roudaut (résumé ici), sur « l’impact de l’utilisation des réseaux sociaux sur le travail et les métiers », à partir d’une enquête par questionnaire auprès de 9000 personnes. Même s’il s’agit cette fois d’entreprise et non plus de milieu académique (comme dans la recherche de Claude Julia Bourque présentée au début de cette session), les usages, mais aussi les problèmes soulevés, sont en partie similaires. L’approche quantitative permet d’analyser finement les différences de profils socio-démographiques des utilisateurs des différents réseaux sociaux, et de distinguer différentes classes d’utilisateurs, des « multi-utilisateurs » qui mobilisent de nombreux outils différents, aux « facebook exclusifs », plutôt jeunes, non-cadres et non-diplômés.

19h

Voilà, c’est fini pour aujourd’hui ! Je zappe la réception à l’Hôtel de ville pour aller voir un verre bien mérité avec mon copain Dominique, ouf… A demain !

Les directs des autres jours du congrès :

mardi 5 juillet | mercredi 6 juillet | jeudi 7 juillet | vendredi 8 juillet

Références bibliographiques

Beaud Stéphane et Weber Florence (1997), Guide de l’enquête de terrain, Paris, La Découverte, coll. « Guides Repères », 328 p.

Becker Howard S. (2002), Les ficelles du métier. Comment conduire sa recherche en sciences sociales, Paris, La Découverte, coll. « Guides Repères »

Casilli Antonio et Tubaro Paola (2010), «  »An ethnographic seduction » : how qualitative research and agent-based models can benefit each other », Bulletin de méthodologie sociologique, n° 106, pp. 59-74.

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gui juillet 5, 2011 à 16h45

Sur les bénéfices de l’enquête ethnographique en tandem, il y a un article de Claire de Galembert et Mustaphah Belbah, dans la revue « Terrains & Travaux ». L’enquête portant sur la gestion publique de l’islam en France.
J’avais eu l’occasion d’entendre De Galembert présenter les avantages de ce mode d’enquête (elle précisait aussi qu’il était rarement interrogé en tant que tel, alors qu’il existe pourtant des « couples » célèbres d’ethnographes en France, les Pinçons, Beaud-Pialloux, etc.). Au-delà de la différence de genre, elle mettait en avant la complémentarité possible des compétences, propriétés sociales et réseaux des chercheurs du tandem. Belbah permettait ainsi au tandem d’entrée plus facilement dans les milieux musulmans (notamment dans les mosquées), et De Galembert avait elle un accès privilégié aux différentes sphères de l’administration.

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