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La fabrique de Vikash Dhorasoo

par Pierre Mercklé le 16 octobre 2012 · 1 commentaire

dans Adolescences,Enquêtes,Sociologie

La sociologie est un sport de combat1, mais elle peut parfois aussi ressembler à un sport collectif… C’est en tout cas le sentiment  que j’ai eu hier après-midi, en animant la première séance de notre séminaire « RE/LIRE LES SCIENCES SOCIALES »… On avait fait une belle équipe : Julien Bertrand à la pointe de l’attaque, pour présenter son livre consacré à La fabrique des footballeurs2 ; en défense centrale, Stéphane Beaud, l’auteur de Traîtres à la nation ?3, pour rappeler que le football reste un objet dominé, illégitime, pour les sciences sociales ; et en milieu offensif, avec le numéro 8 (celui qu’il portait en équipe de France), Vikash Dhorasoo, ancien international français, deux fois champion de France avec le club local, et désormais héraut du mouvement Tatane « pour un football durable et joyeux »…

Je ne vais pas aller beaucoup plus loin dans la métaphore footballistique, mais l’essentiel c’est que le but était atteint : faire lire ou relire des sciences sociales, à un public aussi nombreux que possible (hier, une cinquantaine de collègues et d’étudiants), et à travers ces lectures faire découvrir ou redécouvrir les enquêtes, les terrains, les méthodes qui les nourrissent.

Une sociologie des centres de formation

La séance d’hier était ouverte par Julien Bertrand, qui a pris une trentaine de minutes pour présenter de façon détaillée l’enquête qu’il a menée au sein du centre de formation d’un grand club de football français, à la recherche des modalités concrètes de « fabrication » des joueurs professionnels. Ce qu’il montre va à l’encontre des discours ordinairement tenus sur ce « métier de vocation ». Que disent ces discours ? Que les carrières dans le football professionnel reposent sur le talent naturel, le don inné, et sur la volonté personnelle, qui permettraient à des garçons souvent d’origine populaire, peu doués intellectuellement, de connaître des ascensions sociales inespérées. Or, ce que permet la patiente enquête de Julien, nourrie de trois ans d’observations à l’intérieur du centre et du lycée où les apprentis footballeurs sont scolarisés, de dizaines d’entretiens, de l’analyse des dossiers scolaires également, c’est de faire entendre une autre musique, en partie appuyée sur des schèmes théoriques d’interprétation qui empruntent à Pierre Bourdieu, en particulier à l’idée de « sens pratique »4 : derrière le « don », il y a tout le travail de l’institution de formation, la fabrication et le dressage des corps, l’apprentissage des normes de comportement et des rôles, qui n’a rien de naturel, et qui permet donc de parler d’une véritable « fabrique des footballeurs », qui fait beaucoup penser à la fabrique des danseurs analysée par Sylvia Faure5, et que Julien cite d’ailleurs abondamment. Ainsi, le chapitre 5, sur l’apprentissage des « gestes du métier », est l’occasion de montrer comment s’impose, jusque dans les corps, tout un ensemble de règles, de normes, un véritable ordre moral du football, fait de passes « franches », « pures », « droites », dans lequel  ce qui valait avant l’entrée dans le centre (l’habileté technique, le dribble, le style) est désormais dévalorisé : il ne faut pas faire de chichis, arrêter de « tricoter », jouer « compliquer » ou « tordu ».

Ambivalences et contradictions de la socialisation footballistique

Après cette présentation, Stéphane Beaud commence par rappeler que le football reste un objet peu étudié en sciences sociales, un objet dominé dans le milieu académique, un objet à conquérir contre le mépris aristocratique des intellectuels, mais aussi contre l’anti-intellectualisme qu’on retrouve chez beaucoup de footballeurs, surtout chez leurs dirigeants, chez beaucoup de journalistes sportifs aussi. De son côté, avec le Traîtres à la nation ?, qui n’est pas le compte rendu d’une recherche mais plutôt un livre d’intervention sociologique, il a voulu sortir des jugements moraux6 qui se sont abattus sur les joueurs de l’équipe de France après « l’affaire » de la grève des Bleus en Afrique du Sud en 2010, en reconstituant une forme de socio-histoire du football français des trente dernières années. De quelles histoires personnelles, familiales, sociales, proviennent les attitudes et les comportements qui ont été pris pour cible par la presse, en particulier dans sa critique d’un « individualisme » forcené constamment prêté aux joueurs ? Et il fallait montrer aussi comment la façon dont la presse a mis l’équipe, et à travers elle les « banlieues », sur le banc des accusés, s’explique également par une histoire sociale beaucoup plus longue des rapports entre la presse et les sportifs… Et il lui semble que l’enquête de Julien Bertrand apporte justement une contribution importante à cette entreprise de connaissance du football français : qui sont ces footballeurs ? Comment sont-ils formés ? La contribution est importante, rappelle Stéphane, parce que c’est une enquête qui n’était pas facile à mener, tant les institutions du football français se méfient des observateurs extérieurs. Parce qu’il a trouvé la clé pour entrer à l’intérieur d’une de ces institutions très fermées, et y rester plusieurs années, Julien a pu observer de façon extrêmement fine toutes les ambivalences et les contradictions qui traversent ces processus de construction des dispositions footballistiques : la contradiction entre la vocation initiale et la rudesse des apprentissages ; entre l’inculcation du collectif et la lutte des places entre les apprentis.

Stéphane Beaud

La discussion s’engage ensuite entre Stéphane et Julien, sur certains points laissés dans l’ombre par l’enquête… Comme elle est monographique, et qu’elle porte sur un club « haut de gamme », ne faudrait-il pas comparer avec la façon dont l’apprentissage du football se fait également dans d’autres clubs, et en particulier dans ces clubs qui accueillent en proportion plus importantes ces jeunes footballeurs issus des cités de la région parisienne qu’on a stigmatisés après la déroute de Knysna ? Autre « frustration » de Stéphane, que je partage : comment se fabrique la distribution des postes dans une équipe, sachant que quand ils entrent dans le centre, 90% des apprentis sont des attaquants, et qu’ensuite on les fait « descendre » sur les postes moins en pointe ? Pour Julien, l’attribution à des postes répond à deux logiques : la logique de composition d’une équipe, et une deuxième, plus importante, celle de la formation de chaque footballeur à un poste particulier. Dans le centre, pour faire cette distribution, on utilise des critères physiques, pour déceler des qualités principales, de vitesse, athlétiques (pour l’axe et la défense centrale), d’agilité. Mais pour Julien, il n’y a pas de corrélation facile à établir entre des types de trajectoires sociales et des types de postes, et ceux qui s’y sont risqué ont été ensuite contestés.

Les footballeurs sont plus parlés qu’ils ne se disent eux-mêmes

Julien Bertrand et Stéphane Beaud, les deux sociologues que j’avais invités, avaient donc beaucoup de choses en commun. Mais ce qui m’avait frappé, en les lisant tous les deux, et qui m’avait donné l’idée de cette séance du séminaire « RE/LIRE », ce qu’on retrouvait dans leurs deux livres cette même citation de Jean-Michel Faure et Charles Suaud, pour qui « Les footballeurs sont parlés par d’autres plus qu’ils ne se disent eux-mêmes »7. Alors, qu’ils soient parlés par des sociologues plutôt que par des journalistes, c’est sans doute un progrès pour la connaissance. Mais à proprement parler, ce n’est pas encore leur donner la parole. Cette séance était donc une parfaite occasion de mettre en œuvre notre volonté, au sein du séminaire « RE/LIRE », de confronter sociologues et acteurs autour des questions qu’ils partagent. Et hier, c’est Vikash Dhorasoo qui a très gentiment accepté de s’y coller. Dhorasoo, ce n’est bien sûr pas n’importe quel footballeur : il y a son palmarès (deux coupes de la Ligue, une coupe de France, deux titres de champion de France avec l’OL, 18 sélections en équipe de France, vice-champion du monde en 2006…) ; et puis surtout, il a la propriété singulière d’être un footballeur qui parle8, et qui écrit9.

Vikash Dhorasoo

Quand on discute avec lui, on peut bien sûr voir la « fabrique » de Vikash Dhorasoo, et comment sa trajectoire le dote de ces dispositions à parler et à écrire, ces dispositions qui ont valu à cet « intello » quelques foudres du milieu. Mais même s’il n’est pas n’importe quel footballeur, il faut écouter Dhorasoo quand il explique, avec ses mots, en écho à ceux de Julien, que le centre de formation, c’est le cloître, c’est l’enfer, que l’apprentissage du football qui s’y fabrique est d’une grande violence physique, morale, sociale. Avec ses mots, cela traduit bien pour les étudiants qui l’écoutent à quoi peut ressembler concrètement cette expérience, notamment quand Vikash insiste sur la question des « filles » : coupés du monde entre 14 et 20 ans, les jeunes footballeurs vivent dans un milieu presque exclusivement masculins, n’apprennent jamais à draguer, à séduire. Vikash l’a dit d’une drôle de façon, qui a décontenancé le public hier après-midi : « Quand on est footballeur, on ne rencontre jamais de filles, de handicapés… des gens normaux, quoi ! » Spectaculaire renversement que celui produit par le centre de formation, qui fait des footballeurs des sortes de handicapés sociaux.

Ce qui a frappé Vikash Dhorasso dans notre séance d’hier, c’est que nous autres, sociologues, ne voulons pas tirer des « propositions » de nos travaux. Bien sûr, concède-t-il, quand on lit le livre de Julien, ce « démontage » des préjugés est déjà une sorte de proposition en lui-même, mais lui voudrait aller plus loin que ça. C’est tout le sens du manifeste Tatane, qui appelle à retrouver le sens du jeu, le goût de la défaite, la passion de la citoyenneté… En attendant cette improbable révolution, sociologie et football ont livré hier un match dense : un jeu posé du côté des uns, plus d’engagement du côté des autres, avec un public qui a envahi le terrain à la mi-temps et ne l’a plus quitté… Que demander de plus ?

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  1. Voir le documentaire de Pierre Carles sur Pierre Bourdieu : La sociologie est un sport de combat, CP Productions, 2001, http://video.google.fr/videoplay?docid=-9084835922398472214. []
  2. Julien Bertrand, La fabrique des footballeurs, La Dispute, coll. « Corps Santé Société », 2012, 165 p. (lire le compte rendu de Sébastien Fleuriel dans Lectures : http://lectures.revues.org/9004). []
  3. Stéphane Beaud, Traîtres à la nation ? Un autre regard sur la grève des Bleus en Afrique du Sud, La Découverte, coll. « cahiers libres », 2011 (lire le compte rendu de Julien Bertrand dans Lectures : http://lectures.revues.org/5718). []
  4. Pierre Bourdieu, Le sens pratique, Paris, Ed. de Minuit, coll. « Le sens commun », 1980. []
  5. Sylvia Faure, Apprendre par corps. Socio-anthropologie des techniques de danse, Paris, La Dispute, 2000, 279 p. []
  6. Voir aussi « Les joueurs de l’équipe de France ne sont pas des sales gosses », interview de Stéphane Beaud à France Info, 28 juin 2012. []
  7. Jean-Michel Faure, Charles Suaud, « Les enjeux du football », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 103, 1994, pp. 3-6, http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1994_num_103_1_3092. []
  8. Vikash Dhorasoo, « Le foot, la gloire et la frustration« , entretien avec Vincent Casanova, Marion Lary et Pierre Zaoui, Vacarme, n° 45, automne 2008. []
  9. Par exemple, Vikash Dhorasoo, « Ici, on ne fait pas de petit pont« , Le Monde, 30 juin 2012. Voir aussi le blog de Vikash Dhorasoo : http://www.sofoot.com/blogs/tatane. []

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Manu novembre 18, 2012 à 15h46

« Ce qui a frappé Vikash Dhorasso dans notre séance d’hier, c’est que nous autres, sociologues, ne voulons pas tirer des « propositions » de nos travaux ». J’ai tiqué là dessus tant cette question revient sans cesse sur la table lorsqu’on discute sociologie avec des gens extérieurs au milieu.
C’est dommage de ne pas avoir plus rendu compte de l’échange qui a suivi. Peut être a t on entendu des arguments plus convaincants que le facile et usé postulat affirmant que « le but de la sociologie est de comprendre ce qui est, pas de dire ce qui doit être ».

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