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Balayer plus pour divorcer plus ?

par Pierre Mercklé le 5 octobre 2012 · 1 commentaire

dans Cartes blanches,Inégalités,Sociologie,Statistiques

Vous parcourez peut-être ces lignes parce que vous venez de lire le billet publié dans Le Monde, à la une du cahier « Science & Techno » du samedi 6 octobre 2012, et que vous avez voulu en savoir un peu plus ? Alors bienvenue !

Comme c’est désormais la tradition à la parution de chaque billet, j’en publie ici une version plus longue, dans laquelle je peux en particulier indiquer beaucoup plus précisément les recherches de mes collègues sur lesquelles je me suis appuyé, et proposer également un certain nombre de compléments, et de pistes supplémentaires de réflexion…

Tout le monde ou presque a ces chiffres en tête : désormais, un mariage sur trois se terminerait par un divorce, et un sur deux dans les grandes métropoles. En réalité, derrière la simplicité de cet énoncé statistique, il y a des problèmes méthodologiques importants, comme c’est le cas pour tous les indicateurs démographiques : comment calculer ces taux, quand on ne sait pas pour l’instant comment se termineront les mariages qui ne sont pas encore rompus, et sans avoir à attendre la fin de l’histoire ? Là où l’INSEE calcule un « indicateur conjoncturel de divortialité » (pardon mille fois pour la coquille dans la version imprimée dans Le Monde, c’est entièrement de ma faute), qui consiste à ne pas attendre la fin de l’histoire mais à compter le nombre de divorces dans une promotion fictive de 1 000 mariages dont les taux de divorces seraient à chaque durée de mariage égaux à ceux observés l’année considérée, on peut toutefois faire plus simple : c’est un fait, en Europe, chaque fois qu’on célèbre dix mariage, on y conclut désormais en même temps cinq divorces, contre à peine un il y a quarante ans (voir ici : Eurostat Marriage and Divorce Statistics). Le mariage reste un contrat à durée indéterminée, mais plus illimitée.

La Norvège n’échappe pas à cette mutation implacable, et on y observe exactement la même explosion de la « divortialité » qu’ailleurs. Mais pourquoi s’intéresser à la Norvège ? Parce qu’une étude vient d’y être publiée par l’institut de recherches en sciences sociales NOVA, qui apporte des éclairages inédits sur certaines des causes possibles du phénomène : cette étude, intitulée Likestilling hjemme (« L’égalité des sexes à la maison »), est publié sous la direction de deux chercheurs norvégiens, Thomas Hansen et Britt Slagsvold, et la discussion de la liaison entre partage du ménage et divorce en occupe le chapitre 9 (p. 201-214), signé par les deux mêmes chercheurs. Que disent-ils ? Pour le comprendre, nous ne disposons que d’un court résumé en anglais. Il faut donc plutôt essayer de décrypter une traduction du norvégien obtenue à l’aide de Google Translate (je recommande à celles et ceux qui comprennent l’anglais de traduire plutôt vers cette langue que vers le français, avec lequel Google ne semble pas très à l’aise).

Les données utilisées portent sur 8135 couples représentatifs des Norvégiens qui étaient mariés ou en concubinage en 2007-2008. Parmi ceux-ci, 289 (3,5%) sont aujourd’hui divorcés ou séparés. Le tableau ci-dessous (qui figure p. 207) montre la répartition des couples en fonction du partage des tâches ménagères et du statut conjugal actuel :

Partage des tâches ménagères en 2007-2008, dans les couples toujours existants en 2011, et dans les couples séparés entre 2007-2008 et 2011 (%)

Partage des tâches ménagères

Couples stables

Couples séparés

Total

Les femmes en font plus

73,9

64,9

73,6

Egalité

22,3

29,2

22,5

Les hommes en font plus

3,8

5,9

3,8

Total (N)

100 (7847)

100 (289)

100 (8135)

Chisq : p<.01

Le tableau montre que dans 73,6% des couples de 2007-2008, ce sont les femmes qui en faisaient plus que les hommes en matière de tâches ménagères, tandis que la proportion de couples dans lesquels les hommes en faisaient autant ou plus était seulement de 26,3%.  Mais on voit qu’elle s’élevait à 35,1% dans les couples désormais séparés, contre seulement 26,1% dans les couples toujours stables. Autrement dit, Hansen et Slagsvold établissent une liaison statistique positive et significative entre la participation des hommes aux tâches ménagères et le risque de séparation.

Mais la façon dont la presse française s’est très largement fait l’écho de ce résultat ces derniers jours pose de nombreux problèmes : « Plus un homme aide à la maison, plus il risque le divorce », pouvait-on lire dans les titres de nombreux articles (comme ici dans dans SudOuest.fr), reprenant visiblement en chœur une formule puisée dans la dépêche de l’AFP annonçant l’étude. Le site d’actualités féministes NouvellesNews a bien raison de dénoncer « le mauvais titre de l’AFP » : en titrant ainsi la presse, d’une corrélation entre deux phénomènes (la partage du travail domestique, la rupture), glisse vers l’établissement d’un lien de causalité (le partage cause la rupture), dont la « responsabilité » serait de plus imputée aux hommes. Messieurs, en condescendant à aider votre femme à faire le ménage, vous mettriez en réalité votre couple en danger… On pourrait discuter longuement l’arrière-plan clairement sexiste de ce glissement, qui doit réjouir les tenants de la perpétuation de l’ordre conjugal traditionnel, dans lequel la jurisprudence des « devoirs innommés » considère que la « paresse ménagère » de l’épouse peut encore aujourd’hui constituer un motif de divorce pour faute ! On pourrait aussi légitimement s’interroger sur le fait que la presse française, totalement unanime en cela au moins, ne mentionne que Thomas Hansen et oublie totalement de mentionner l’autre auteure de l’étude, Britt Slagsvold, qui a le tort d’être une femme (et probablement aussi, aux yeux des journalistes, celui d’avoir délaissé son ménage pour se consacrer à la sociologie ?).

Mais contentons-nous ici de discuter tout simplement la réalité de ce lien de causalité. Les deux auteurs contrôlent en effet un certain nombre de variables, et ils montrent bien que la liaison observée subsiste, même à âge, niveau de diplôme, statut conjugal (mariage ou concubinage), qualité de la relation en 2007-2008, et nombre d’enfants donnés. Dans le modèle ainsi obtenu, Hansen et Slagsvold montrent que dans les couples où l’homme s’occupe autant ou plus du ménage que la femme, le risque de divorcer au cours des cinq années suivantes reste, « toutes choses égales par ailleurs », supérieur de 50% à celui observé pour les couples où l’homme s’occupe moins du ménage que la femme.

Sauf que ce n’est pas tout à fait « toutes choses égales par ailleurs »… Il y a en effet un facteur qui n’est pas contrôlé, c’est l’activité professionnelle des femmes. Or, plusieurs études précédentes (par exemple Rogers, 2004 ; Cooke, 2006 ; Teachman, 2010) ont montré que l’activité des femmes est le facteur le plus fortement associé à un risque plus élevé de séparation. Les couples dans lesquels les deux conjoints travaillent sont de plus en plus nombreux, et dans ces couples on observe d’une part un partage plus équitable du ménage, et d’autre part un taux de divorce plus élevé : les femmes actives sont moins dépendantes financièrement de leur mari, et sont donc plus libres de divorcer que les autres. On divorce peut-être plus fréquemment dans les couples égalitaires, mais on s’aime probablement moins dans les couples inégalitaires que les femmes ne peuvent pas rompre…

Et ce n’est pas le goût de l’égalité qui cause la rupture, mais plutôt l’égalité des conditions objectives (scolaires, financières, culturelles) entre hommes et femmes qui cause à la fois le goût de l’égalité dans le partage du ménage et le risque accru de divorce. Sans compter qu’une étude précédente (Sigle-Rushton, 2010), réalisée sur 3500 couples britanniques ayant eu leur premier enfant en 1970, avait montré exactement le contraire il y a deux ans : aussi bien quand les épouses étaient en emploi que quand elles étaient inactives, il y apparaissait qu’une plus grande contribution des maris au ménage et au soin des enfants était au contraire associée à un plus faible risque de divorce…

Ajoutez enfin à tout cela que la dernière enquête « Emplois du temps » de l’INSEE indiquait que les femmes consacrent 3h30 par jour au ménage et au soin des enfants, contre seulement 1h30 pour les hommes… Vous admettrez alors qu’il faudra de toute façon plus qu’un petit coup de balai supplémentaire pour atteindre cette égalité des sexes à la maison dont les sociologues discutent ainsi les effets sur la stabilité de votre couple !

Lectures

Hansen Thomas, Slagsvold Britt, 2012, Likestilling hjemme, NOVA, en ligne : http://nova.no/asset/5912/1/5912_1.pdf

Ricroch Layla, Roumier Benoît, 2011, « Depuis 11 ans, moins de tâches ménagères, plus d’Internet », Insee Première, n° 1377, novembre, en ligne : http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?reg_id=0&ref_id=ip1377

Rogers S. J., 2004, “Dollars, Dependency, and Divorce: Four Perspectives on the Role of Wives’ Income”, Journal of Marriage and Family, 66(1), 59–74

Cooke L. P., 2006, “ ‘Doing’ gender in context: Household bargaining and risk of divorce in Germany and the United States ”, American Journal of Sociology, 112(2), 442–472, en ligne : http://epubs.surrey.ac.uk/2856/2/LPCooke_AJS2006.pdf

Teachman J., 2010, “Wives’ Economic Resources and Risk of Divorce”, Journal of Family Issues, 31(10), 1305-1323

Sigle-Rushton Wendy, 2010, “Men’s Unpaid Work and Divorce: Reassessing Specialization and Trade in British Families”, Feminist Economics, vol. 16, n° 2, April, p. 1-26

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Boutroue, Yves octobre 8, 2012 à 7h20

Très bon article. Résidant en Norvège depuis 1974 et, donc, maîtrisant couramment le norvégien, il m’a été donné de lire des commentaires sur l’étude en question dans les journaux norvégiens, et d’entendre une interview de Britt Slagsvold. Le moins qu’on puisse dire est que, contrairement à ce qui semble se passer en France, les commentaires ont été d’une grande prudence. D’autre part, Mme Slagsvold a bien insisté sur le risque de tirer des conclusions hâtives de l’étude. Un élément de réflexion: les couples où le partage des tâches ménagères est plus égalitaire sont aussi ceux au sein desquels l’on a une vision de l’amour plus « moderne », c’est-à-dire que les contingences matérielles y imposent moins souvent le maintien d’un ménage non heureux. À suivre…

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