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Comment mesurer les loisirs des adolescents et leurs évolutions ?

par Pierre Mercklé le 21 juin 2011 · aucun commentaire

dans Adolescences,Cultures,Enquêtes,Méthodes,Statistiques

Quelques mois maintenant après la parution de L’enfance des loisirs, le livre qui rendait compte de notre travail sur les transformations des pratiques culturelles des adolescents (Octobre, Détrez, Mercklé et Berthomier, 2010), et quelques mois avant la possible mise à disposition des données de la grande enquête longitudinale du Ministère de la Culture sur laquelle nous nous sommes appuyés, il nous a semblé intéressant de mettre déjà en ligne les reproductions des questionnaires de l’enquête.

Certes, ces questionnaires figurent bien en annexes à la fin du livre, ce qui permet aux lecteurs de découvrir comment étaient précisément formulées et ordonnées les questions qui nous ont permis de mesurer les pratiques culturelles et de loisirs des adolescents dont nous y analysons les variations (notamment avec l’origine sociale et le genre) et les transformations avec l’avancée en âge. Mais nous avons voulu les rendre encore plus facilement accessibles, y compris à toutes celles et tous ceux qui n’ont pas encore pu lire le livre. Vous allez ainsi pouvoir découvrir le périmètre exact et l’étendue détaillée des thématiques abordées par l’enquête, et vous faire une idée plus précise des questions qu’elle permet de traiter.

Et c’est évidemment une nouvelle invitation à lire le livre. Ne serait-ce que pour vous rendre compte par vous-mêmes que si nous avons essayé de répondre à quelques unes de ces questions, nous avons aussi laissé encore inexploré une grande partie du matériau empirique ainsi recueilli… Au-delà d’une invitation à lire le livre, c’est donc aussi une invitation à en prolonger les analyses par vos propres travaux, dès que les données seront disponibles !

Le questionnaire « Parents »

Lors de la première vague de l’enquête, les parents de chaque enfant du Panel ont été soumis eux-mêmes à un questionnaire en partie similaire à celui des enfants, dans lequel ils étaient interrogés sur leurs propres comportements culturels, ainsi que sur leurs pratiques d’accompagnement et d’encadrement de ceux de leurs enfants :

panel_questionnaires_2002_vague_1_parents.pdf

Les questionnaires « Enfants »

Puisqu’il s’agit d’une enquête longitudinale, menée en quatre vagues successives, tous les deux ans entre 2002 et 2008, la collecte des réponses des enfants ne s’appuie donc pas sur un, mais en réalité donc sur quatre questionnaires, c’est-à-dire un pour chaque vague de l’enquête :

panel_questionnaires_2002_vague_1.pdf

panel_questionnaires_2004_vague_2.pdf

panel_questionnaires_2006_vague_3.pdf

panel_questionnaires_2008_vague_4.pdf

D’un questionnaire à l’autre…

Ces quatre questionnaires successifs sont presque identiques les uns aux autres, mais pas tout à fait : un examen attentif et une comparaison patiente vous permettront de déceler les différences de l’un à l’autre, comme dans un « jeu des 7 erreurs »… La mise en ligne de ces questionnaires me fournit du coup l’occasion de prendre le temps de quelques remarques sur leur conception et le déroulement de l’enquête, qui permettent d’éclairer les raisons des différences que vous pourrez ainsi observer.

Nous nous sommes bien sûr efforcés de privilégier la plus forte stabilité possible du questionnement d’une pratique à l’autre, et surtout d’une vague à l’autre de l’enquête, de façon à pouvoir mesurer correctement des transformations des pratiques et des préférences avec l’avancée en âge sans être victimes d’« artefacts » liés justement à des formulations différentes des questions ou des modalités de réponses proposées aux enquêtés. La meilleure preuve de cela, c’est la difficulté à interpréter les variations observables dans les réponses à certaines questions dont la formulation a été modifiée… Par exemple, en réponse à la question : « Quels genres de musique aimes-tu ? », il nous avait semblé après la première vague de l’enquête, que la présence des « variétés internationales » en tête de la liste des genres musicaux proposés concentrait artificiellement l’expression des goûts musicaux sur ce genre « attrape-tout », au détriment de la déclaration de goûts plus précis ou spécifiques. Nous avons donc opté lors de la deuxième vague de l’enquête pour un ordre différent (et subsidiairement pour une distinction entre rap et hip-hop qui n’avait pas été envisagée en première vague), ordre que nous avons ensuite maintenu jusqu’à la fin de l’enquête :

Quels genres de musique aimes-tu ?

Le résultat recherché a effectivement été obtenu, puisque nous avons pu constater à partir de la deuxième vague de l’enquête des taux de préférences pour les variétés internationales moins forts qu’en première vague (voir tableau ci-dessous). Entre 11 ans et 13 ans, le collège a apparemment bouleversé la hiérarchie générale des genres musicaux préférés des enfants : en vague 1, les variétés internationales et les variétés françaises dominent très largement tous les autres genres musicaux (elles sont aimées respectivement par 44% et 42% des enfants), loin devant le rap/hip-hop (30,5%) et la techno (28%) ; mais deux ans plus tard, le classement s’est presque exactement inversé, puisque le R&B (aimé par 50,5% des enfants) et le rap (43%) occupent désormais les deux premières places, loin devant la techno (29,5%), le rock (29%) et les variétés internationales (29% également)…

Préférences musicales et avancée en âge (%)

Base : enfants qui écoutent de la musique au moins une fois par mois.


Mais s’agit-il d’une véritable mutation des goûts musicaux des adolescents avec l’avancée en âge, ou bien d’un « artefact » lié à la modification de l’ordre des genres proposés ? En réalité, nous ne pouvons être totalement certains que de la « solidité » statistique des désaffections observées pour les genres qui sont pourtant remontés dans l’ordre du questionnement, comme la dance ou le jazz.

Effets de période et effets d’âge sur le sens des questions d’enquête

Une fois démontré l’intérêt qu’il peut y avoir à stabiliser les termes et les formes du questionnement, il n’en reste pas moins que cette volonté peut être confrontée à un certain nombre de tensions qui font qu’une fixation intégrale du questionnement est impossible à atteindre, et peut même en fait s’avérer contre-productive. Certaines de ces tensions sont classiques, et toutes les enquêtes quantitatives y sont soumises, dès lors qu’on veut les renouveler : comme le rappelait Jean-Claude Passeron (2006), les phénomènes, les pratiques et les goûts que l’on cherche ainsi à mesurer sont irrémédiablement pris dans le cours du temps historique, et on peut ajouter que s’agissant des comportements culturels, ce cours du temps est plutôt rapide et impétueux : dans un certain nombre de domaines, l’offre de biens et surtout d’équipements a évolué si vite qu’entre le début et la fin de la décennie 2000, on a pu parler de « révolution » : c’est le temps, vécu donc pratiquement « en direct » au fur et à mesure de notre enquête, de l’entrée dans « l’ère numérique », qui oblige l’enquête longitudinale à recomposer à chaque vague un équilibre, toujours provisoire, entre prise en compte des mutations et préservation de la comparabilité. Certaines des différences observables d’un questionnaire à l’autre sont liées à cette préoccupation.

A ces changements imposés par ce qu’on pourrait appeler des « effets de période », il faut ensuite ajouter – et c’est là en revanche très spécifique à l’enquête longitudinale – ceux qui correspondent cette fois plutôt à des « effets de l’âge », ou plus précisément de l’avancée en âge. Les exemples en sont nombreux et très simples à comprendre : ainsi, alors que la quasi-totalité de ceux que le questionnaire appelaient des « écoliers » étaient effectivement scolarisés en CM2 lors de la première vague de l’enquête, deux ans plus tard, lors de la deuxième, ils étaient au collège, il fallait donc modifier le questionnaire pour les appeler des « élèves », et ne plus leur demander ce qu’il font quand ils ne sont pas « à l’école », mais désormais quand ils ne sont pas « au collège ou à l’école ». Autre exemple : la collection de livres « Chair de poule » citée dans les trois premières vagues de l’enquête en illustration du genre des « histoires qui font peur », n’est plus lue par les lycéens, et le choix a donc été fait de ne plus la mentionner dans la dernière vague… Les variations avec l’avancée en âge des significations données par les adolescents aux termes « copain » et « ami » constituent un autre exemple des effets de l’avancée en âge sur les réceptions du questionnaire : alors qu’au début de l’enquête, les copains désignent de façon assez peu ambiguë les pairs avec lesquels des relations amicales sont entretenues, vers la fin de l’enquête, alors que les répondants sont majoritairement au lycée, pour certain-e-s le terme « copain » ou « copine » désigne peut-être plutôt la relation amoureuse… Que fallait-il faire ? Changer de formulation et perdre la possibilité de comparer avec les vagues précédentes ? Ou bien conserver la même formulation, mais ne pas être totalement sûr qu’on compare exactement les mêmes choses ? Vous pourrez découvrir les choix que nous avons faits en examinant minutieusement les questionnaires, ce qui est aussi une des raisons pour lesquelles nous tenions à les mettre en ligne.

Signification des questions et cohérence longitudinale des réponses

Dans l’ensemble, le choix que nous avons fait a bien été, cela dit, de préserver la plus importante stabilité possible des formulations, tout en rappelant aussi systématiquement que possible la nécessité de faire l’hypothèse d’une potentielle variabilité à la fois transversale (selon le sexe, le milieu social…) et longitudinale (avec l’avancée en âge) du sens que les enquêtés donnent aux questions qu’on leur pose, et donc aux réponses qu’ils y apportent.

Dans des domaines où les termes employés pour désigner les pratiques et les dispositions peuvent être investis de forts pouvoirs sociaux de classement et de construction des identités, on peut imaginer que cette variabilité est potentiellement accrue. Dans l’enquête consacrée il y a quelques années aux relations des Français avec le travail (Baudelot et Gollac, 2003), c’est ce que montrait l’analyse des réponses à la question : « Vous arrive-t-il d’éprouver dans votre travail l’impression que ce que vous faites, n’importe qui pourrait le faire ? ». Le libellé visait l’expression, par la réponse « non », d’une expérience subjective valorisante de qualification, mais qui a pu servir aux enquêtés à traduire en fait l’extrême pénibilité des tâches : au cours des observations des passations du questionnaire, les enquêteurs ont en effet rencontré deux femmes de ménage, l’une ayant répondu « oui », « c’est un travail normal, je suis comme une autre ! », et l’autre « non » : « parce que c’est un travail tellement éprouvant que tout le monde ne le supporterait pas » (Bessière et Houseaux, 1997). Cette mésaventure illustre bien la difficulté qu’il peut y avoir, dans la conception des questionnaires, à se débarrasser de l’illusion que des expressions, même les plus courantes, puissent être univoques.

Il en va évidemment de même dans le domaine des comportements culturels, comme il est d’ailleurs possible de le montrer justement grâce au caractère longitudinal de l’enquête. S’agissant par exemple des sorties des adolescents, on ne peut en effet manquer d’être frappé, quand on confronte les réponses des enfants à deux vagues successives de l’enquête, par une forme étonnante de variation longitudinale des déclarations : quel que soit le type de sorties, et quelle que soit la vague de l’enquête, une certaine proportion des enfants ayant déclaré l’avoir déjà faite, déclarent deux ans plus tard… ne l’avoir jamais faite de leur vie :

Cohérence longitudinale des déclarations sur les sorties et avancée en âge

Base : tous les enfants.

Lecture : 6% des enfants qui déclaraient à 15 ans déjà être allés au cirque, déclaraient à 17 ans n’y être jamais allés de leur vie.

Dans certains cas, comme par exemple dans celui du cinéma, la proportion de sur-déclarations est presque négligeable, mais dans d’autres cas, le phénomène est beaucoup plus massif, voire spectaculaire : par exemple, parmi les enfants qui à 11 ans avaient déclaré être déjà allés à un spectacle ou un concert, il y en a un tiers qui déclaraient deux ans plus tard n’y être jamais allés. Et ce phénomène peut prendre des proportions spectaculaires : 61,5% des enfants qui déclaraient à 11 ans être déjà allés en discothèque, déclaraient deux ans plus tard ne jamais y être allés. On peut certes s’étonner de cette « incohérence » des déclarations sur les sorties (qui tend d’ailleurs à s’atténuer avec l’avancée en âge) ; mais elle aussi très utile pour rappeler que ce que les enquêtes par questionnaires recueillent, ce sont avant tout, sinon exclusivement, des déclarations. Et si on peut bien sûr en déduire qu’il y a loin de ces déclarations à la réalité des pratiques sur lesquelles elles portent, en réalité il faut même considérer que dans le domaine des comportements culturels au moins, il n’y a rien de tel qu’une « réalité » qu’on pourrait considérer pour elle-même, en dehors des façons dont elle est pensée, nommée et, justement, déclarée. En effet, on peut certes penser qu’une partie des incohérences ainsi relevées s’explique par une propension de certains enfants à une sur-déclaration de certaines pratiques qu’ils considèrent comme valorisantes : ce phénomène d’incohérence longitudinale des déclarations des sorties touche en effet beaucoup plus fortement, et de façon très systématique, les faibles pratiquants : plus le taux d’incidence d’une sortie est faible dans un groupe sociodémographique, plus la « sur-déclaration » y est forte, ce qui démontrerait d’ailleurs au passage la persistance d’une connaissance nette, sinon consciente du moins assez fortement incorporée pour produire ces sur-déclarations, d’un modèle dominant, dans lequel les sorties culturelles sont fortement valorisées.

Mais en fait, il n’y a pas là qu’une affaire de « sur-déclaration » valorisante. Tout simplement, il y a aussi, et peut-être surtout, qu’en réalité les enfants, d’une vague à l’autre de l’enquête, ne répondent en fait pas à la même question : ce qu’à 10 ou 11 ans, alors qu’ils sont majoritairement adolescents, ils appellent « discothèque », ce peut être la soirée dansante du camping qu’ils fréquentent avec leurs parents, et ce qu’ils appellent « match », ce peut-être celui que disputent leurs amis ou leurs cousins dans leur club de quartier ; mais deux ans plus tard, au milieu des années de collège, ce qu’ils nomment désormais ainsi, et qu’ils ne connaissent pas encore, c’est la « boîte de nuit » fréquentée par leur frère aîné, ou le match du grand club local de ligue 1 : ce n’est pas leur mémoire qui est défaillante, ou sélective, c’est le sens qu’ils donnent aux termes de la question qui peut avoir changé. Il se pourrait donc bien que les variations des taux de « sur-déclaration » observés dans le domaine des sorties ne soit pas liées seulement à aux variations de leur désirabilité, mais aux variations des sens possibles des termes utilisés, celles-ci étant probablement beaucoup plus fortes pour les « concerts » ou les « spectacles » que pour le « cirque » ou le « cinéma ». Et il faudrait encore ajouter que rien ne peut empêcher de faire l’hypothèse que cette variabilité longitudinale du sens des mots par lesquelles les sorties sont désignées dans le questionnaire, puisse également être transversale : à un âge donné, suivant que l’on est une fille ou un garçon, un enfant de milieu favorisé ou de milieu populaire, désigne-t-on la même chose par les mots « spectacle », « match » ou « concert » ? On voit ainsi comment, à partir d’une confrontation des résultats successifs de plusieurs vagues d’une enquête longitudinale, il est donc possible de rappeler une règle fondamentale de l’analyse sociologique, et qui du reste est valable pour toutes les enquêtes, et pas seulement pour les enquêtes longitudinales, ni même pour les enquêtes par questionnaires : l’interprétation des réponses doit, aussi systématiquement, scrupuleusement et minutieusement que possible, rapporter les déclarations des enquêtés à une analyse des termes dans lesquels les questions leur ont été posées, et des significations qu’ils ont pu avoir pour eux. C’est bien aussi pour ça qu’il nous a paru utile de mettre les questionnaires de l’enquête en ligne !

Références bibliographiques

Baudelot Christian et Gollac Michel (dir.), 2003, Travailler pour être heureux ? Le bonheur et le travail en France, Paris, Fayard. Voir en ligne: URL

Bessière Céline et Houseaux Frédérique, 1997, « Suivre des enquêteurs Insee », Genèses, n° 29, pp. 100-114. Voir en ligne: http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/genes_1155-3219_1997_num_29_1_1482

Donnat Olivier, 1998, Les pratiques culturelles des Français. Enquête 1997, Paris, Ministère de la Culture, Documentation française

Donnat Olivier, 2009, Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique, Paris, La Découverte / Ministère de la Culture et de la Communication

Donnat Olivier et Cogneau Daniel, 1990, Les pratiques culturelles des Français. 1973-1989, Paris, Ministère de la Culture et de la Communication, La Découverte, Documentation française, coll. « Département Etudes et Prospectives »

Héran François, 1988, « La sociabilité, une pratique culturelle », Economie et statistique, n° 216, décembre. Voir en ligne: http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/estat_0336-1454_1988_num_216_1_5267

Octobre Sylvie, Détrez Christine, Mercklé Pierre et Berthomier Nathalie, 2010, L’enfance des loisirs. trajectoires communes et parcours individuels de la fin du primaire aux années lycée, Paris, La Documentation française, coll. « Questions de culture ». Voir en ligne: http://pierremerckle.fr/2011/01/lenfance-des-loisirs

Passeron Jean-Claude, 2006 [1991], Le raisonnement sociologique. Un espace non-poppérien de l’argumentation, Paris, Albin Michel, coll. « Bibliothèque de l’évolution de l’Humanité »

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