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Sous le pavé, le plagiat ?

par Pierre Mercklé le 25 janvier 2011 · 7 commentaires

dans Sociologie

Ben Ali Dégage (Reuters, Le Post, 15 janvier 2011)Il y a quelques mois, mon collègue Ali Aït Abdelmalek publiait un livre consacré au sociologue Edgar Morin, et intitulé Edgar Morin, sociologue de la complexité (Rennes, Apogée, 2010, 158 pages, donc pas vraiment un « pavé », c’était juste pour le jeu de mots). Enfin, collègue… en réalité, c’est un peu plus compliqué que cela, comme en témoignent plusieurs chroniques parues ces derniers mois dans le précieux blog de Pierre Dubois, Histoires d’universités, ainsi que dans AGORA : actuel vice-président de la 19ème section (Sociologie, Démographie) du Conseil national des universités, Ali Aït Abdelmalek (que je ne connais pas personnellement) est depuis plusieurs mois au cœur d’une profonde crise de la représentation de la discipline, en partie liée à des pratiques d’auto-promotion à l’intérieur de la 19ème Section (voir ces nombreux billets dans AGORA). En partie seulement : alors que onze des membres de la Section démissionnait pour protester contre ces pratiques, mon « collègue » est resté, les cautionnant ainsi objectivement, et témoignant aussi d’une complaisance peu admissible à l’égard de cette fraction minoritaire de la Section qui en a bénéficié, réunie autour de Michel Maffesoli (pour changer).

Mais mon « collègue » pouvait sans doute se revendiquer de la légitimité scientifique de son œuvre pour s’accrocher ainsi à son mandat. C’est du moins ce qu’il semblait, jusqu’à ce qu’éclate une première accusation de plagiat, à propos justement de ce livre consacré à Edgar Morin : il en avait en réalité recopié de longs passages… dans l’œuvre d’Edgar Morin lui-même ! Y a-t-il plagiat quand d’une part on plagie les œuvres qu’on entreprend d’analyser ? Quand d’autre part on a l’aval de son éditeur, et surtout l’assentiment, au moins a posteriori, du plagié ? En effet, ce dernier a fait savoir qu’il consentait à ces emprunts, par le truchement d’un message électronique sur la liste de l’ASES où il souhaitait à son curieux exégète « courage parmi les scorpions » : « Je trouve grotesque qu’on te reproche de voler un auteur dont tu fais l’éloge », concluait-il. Soit. Ce n’était donc pas du plagiat, c’était juste de la bêtise, qu’on pouvait regarder comme le produit de la pression académique qui nous pousse tous à publier, même n’importe quoi.

Un ami m’a évoqué ce matin une affaire récente dans une autre discipline : dans cette affaire, connaissant bien le plagiaire, qui est un de ses amis, il a attiré mon attention sur toute la souffrance personnelle qui pouvait se dissimuler sous ces défaillances. Cela doit aussi nous inviter à une prudence et une mesure, qui ne sont pas toujours de mise chez les spécialistes de ces questions, comme Michelle Bergadaà ou Jean-Noël Darde.

Soit. Mais aujourd’hui, nous apprenons que le plagiat dans l’ouvrage d’Ali Aït Abdelmalek ne se limite pas en fait à l’auteur dont il fait l’éloge : un autre emprunt semble avéré, cette fois à l’Introduction à la sociologie de Michel de Coster, Marc Poncelet et Bernadette Legros-Bawin (2006) ; et d’autres encore, à Florent Champy, Claude Dubar ou Pierre Tripier, avaient été évoqués précédemment par Pierre Dubois dans ce billet.

Ces nouvelles informations ont suscité un communiqué commun de l’Association des sociologues de l’enseignement supérieur (ASES) et de l’Association française de sociologie (AFS), les deux associations professionnelles représentatives des chercheurs et des enseignants en sociologie. Le voici, intégralement reproduit, tel qu’il a été publié notamment sur le site de l’ASES :

Communiqué du 24 janvier 2011

L’Association des sociologues enseignants du supérieur (ASES) et l’Association française de sociologie (AFS) viennent de prendre connaissance d’une deuxième accusation de plagiat concernant notre collègue Ali Aït Abdemalek, vice-président A de la dix neuvième section du CNU.

La première était d’une catégorie particulière, puisque ce plagiat semble avoir finalement été légitimé par le plagié, Edgar Morin. Cette « reprise » de plusieurs pages pose pourtant problème : que dirait le CNU d’un dossier de candidat à la qualification ou à la promotion constitué d’écrits ainsi empruntés ?

Mais le cas qui nous est soumis aujourd’hui est encore plus grave : il s’agit d’un plagiat évident de l’ouvrage Introduction à la sociologie de Michel De Coster , Bernadette Legros-Bawin et Marc Poncelet, comme le montre le document ci-dessous.

Ces plagiats avérés exigent que Ali Aït Abdelmalek démissionne sur-le-champ de la 19ème section du CNU. D’une part parce qu’il n’a plus aucune légitimité pour expertiser les dossiers qui lui sont confiés au CNU. D’autre part parce qu’il devra assumer ses responsabilités et assurer sa défense.

En tout état de cause, l’ASES et l’AFS demandent au Président de la 19 e section du CNU de faire en sorte que Ali Aït Abdelmalek quitte ses fonctions. Nos deux associations souhaitent également qu’un débat s’engage au niveau de la conférence des présidents de  la CNU (CP CNU) sur la question du plagiat. Elles appellent les membres du CNU et des autres instances d’évaluation à la plus grande vigilance face à ces pratiques qui risquent de s’intensifier dans le nouveau contexte d’évaluation des universités, des laboratoires de recherche et des enseignants-chercheurs.

Texte adopté par le Conseil d’administration de l’ASES et le Comité exécutif de l’AFS.

Comparaison d’extraits du livre de

Michel de Coster, Marc Poncelet, Bernadette Legros-Bawin, Introduction à la sociologie, Bruxelles, De Boeck université, 2006, 6e ed.

avec

Ali Aït Abdelmalek, Edgar Morin, sociologue de la complexité, Rennes, Apogée, 2010.

Texte commun, suppression AAA, [modification ou ajout AAA]

Le fonctionnalisme évoque lui-même divers modes d’approche des faits sociaux à l’intérieur desquels on peut, toutefois, déceler des dénominateurs commun.

[changement de paragraphe supprimé] Plutôt que de partir des conditionnements sociaux qui déterminent le déroulement d’une action, le fonctionnalisme renverse l’explication en partant des finalités qui amènent son déroulement. Ainsi, il n’est plus question de se demander ce qui pousse les gens au mariage, à la fête, au jeu, au délit, mais de s’interroger sur les exigences ou les besoins auxquels répondent les comportements matrimoniaux, festifs, ludiques, délictueux, etc. Cette thématique suppose, bien entendu, que toute chose ou toute action répond nécessairement à un besoin. C’est dans cette perspective que l’ethnologie classique telle qu’elle est illustrée par [car] la pensée de Malinowski, développe un fonctionnalisme radical basé sur trois postulats. En premier lieu, dans la société, tout a un sens ou une fonction, qu’il s’agisse des rites, des traditions, des usages, des institutions, des groupes sociaux et que ces éléments apparaissent comme les plus démodés, les plus inutiles ou les plus dépourvus de signification (postulat du fonctionnalisme universel) [parenthèse sans italiques]. Le sens ou la fonction ne peuvent être saisis au seul niveau du système local dans lequel les éléments sont insérés mais ils doivent être rapportés à l’ensemble du système plus général qui l’environne (postulat de l’unité fonctionnelle de la société) [idem]. Enfin, chaque élément est indispensable au fonctionnement de la totalité du système général ou de la société, si l’on préfère (postulat de nécessité) [idem]. (Merton, 1965 [1953], pp. 72-86) [remplacé par note 61 :  A ce propos, on relira utilement Robert K. Merton (1965) in Henri Mendras (trad. de l’américain et adapté par), Eléments de théorie et méthode sociologique, Paris, Armand Colin, 1996, p.72-86.]

Pages 75-76 de l’introduction, 49-50 de EM sociologue de la complexité.

Ce fonctionnalisme radical cultive, comme on le devine, une analogie organiciste entre la société et le corps humain, résumée par la métaphore du corps social, en ce que chaque organe [« organe »] possède sa fonction et devient indispensable à la vie du système dans lequel il est intégré. D’où vient une certaine réputation de conservatisme que ce courant n’a cessé de laisser derrière elle [lui]

[changement de paragraphe supprimé] Aussi le modèle du fonctionnalisme a été considérablement assoupli par Robert K. Merton, Lewis Coser [et Edgar Morin (plus récemment)] notamment. Plutôt que de considérer les trois principes évoqués plus haut comme des postulats, ils y voient, tout au plus, de simples hypothèses de travail. (…)

Si le courant fonctionnaliste met en avant la notion de fonction, il privilégie également, comme on vient de le voir [l’a déjà dit], les notions de système et de structure. On doit surtout à Talcott Parsons, qui se rattache également à cette tradition par maints côtés de sa théorie, d’avoir tenté de réaliser une vaste synthèse intégrant ces trois notions générales. Aussi, doit-on dire qu’il assure la transition entre le fonctionnalisme et le structuralisme, comme l’atteste l’étiquette dont on a souvent couvert ses travaux : le structuro-fonctionnalisme.[sans italiques]

Le paradigme structuraliste gravite autour du concept encombrant de structure et les usages l’associent, en effet, aux notions de système, de totalité, de permanence, de latence, d’essentialité, etc.

Pages 76-77 de l’introduction, 54-55 de EM sociologue de la complexité.

Les faits parlent d’eux-mêmes, comme dit l’autre… Force est en tout cas de constater qu’au-delà de la question de l’établissement de la réalité des faits, ce qu’il faut retenir c’est que cette « affaire » ne sert pas la discipline, ni l’immense majorité de celles et ceux qui l’exercent, et dont elle peut singulièrement compliquer la tâche. « Comment en sommes-nous arrivés là ? », se demandait même le sociologue Claude Dubar il y a quelques semaines dans un texte reproduit sur le blog de Pierre Dubois, auquel Philippe Cibois, le Président de l’AFS, a ensuite répondu dans AGORA. Pour le premier, l’origine du mal réside dans l’incapacité de la profession à réagir aux atteintes constantes et anciennes d’un de ses membres, Michel Maffesoli, aux normes qui la régissent, ou qui devraient la régir, dans le localisme, dans la collusion avec le pouvoir en place (voir par exemple cet inénarrable article de L’Express) ; pour le second, il n’en faut pas moins éviter la personnalisation de la discussion, la stigmatisation, et en appeler à un « humanisme civique » dans la discipline.

Mais le communiqué ci-dessus témoigne que, face à l’autisme délibéré des personnes mises en causes, accrochées à leur mandat au CNU comme des naufragés à leur bout d’épave, l’humanisme civique a atteint ses limites. Quelle solution ? « Ben Ali, dégage ! », ont fini par dire les Tunisiens… Il semble qu’à travers ces deux instances que sont l’ASES et l’AFS, la communauté des sociologues veuille désormais elle aussi le départ du vice-président de sa Section du Conseil national des université…

[edit]

07/02/2011

Le lendemain de ce billet, paraissait dans Slate.fr un article en partie consacré à cette histoire, signé Vincent Glad et intitulé « Université : dans les pavés le plagiat« … Certes, le titre de mon billet n’était pas très original (tapez-le dans Google pour le vérifier), mais avouez tout de même que, s’agissant justement de plagiat, cette coïncidence est plutôt amusante ! Mais c’est bien une coïncidence : Vincent Glad avait lu mon billet, mais ce n’est pas lui qui est l’auteur du titre, c’est Cécile Chalençon, éditrice du site, qui elle ne l’avait pas lu ! Les grands esprits se rencontrent !

Liens utiles

Association des sociologues de l’enseignement supérieur (ASES)
http://www.sociologuesdusuperieur.org

Google Group de l’Association des sociologues de l’enseignement supérieur (ASES)
http://groups.google.com/group/sociologuesdelenseignementsuperieur

Association française de sociologie (AFS)
http://www.afs-socio.fr

Histoires d’universités, le blog de Pierre Dubois
http://blog.educpros.fr/pierredubois

Agora / Sciences Sociales
http://agora.hypotheses.org

Internet : Fraude et déontologie (Michelle Bergadaà)
http://responsable.unige.ch/index.php

Archéologie du copier-coller, le blog de Jean-Noël Darde
http://archeologie-copier-coller.com

Références bibliographiques

Aït Abdelmalek Ali, Edgar Morin, sociologue de la complexité, Rennes, Apogée, 2010.

De Coster Michel, Poncelet Marc, Legros-Bawin Bernadette, Introduction à la sociologie, Bruxelles, De Boeck université, 2006, 6ème édition

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Jean-Noël Darde janvier 27, 2011 à 21h51

Concernant le plagiat universitaire, il me semble que nous nous rejoignons sur l’essentiel.
Cependant, l’ami que vous citez parle de l’imprudence dont je ferais parfois preuve sur mon blog Archéologie du copier-coller.
Je ne partage en rien cette opinion.
Si votre ami me citait, même par mail privé, un des cas traités sur mon blog qui me fait mériter ce jugement, je serai alors mieux à même de répondre.
Cordialement,
Jean-Noël Darde jndarde@gmail.com

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p.m janvier 28, 2011 à 16h55

Cher Jean-Noël, la formulation vous concernant dans ce billet était certainement maladroite, et cette maladresse m’est entièrement attribuable : elle ne visait aucunement à « dénoncer » votre manque de mesure ou de prudence, mais plutôt à constater que votre « archéologie » endossait principalement le point de vue des victimes, quand du point de vue sociologique qui doit aussi être le mien il faut s’attacher à comprendre l’ensemble des situations, et donc aussi les contraintes et les motivations des plagiaires, et les mécanismes qui engendrent le plagiat. Cela n’enlève du reste rien à l’intérêt et à l’utilité de votre travail !

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Jean-Noël Darde janvier 30, 2011 à 10h42

Cher Pierre, merci de cette mise au point.
La critique de textes signés par des universitaires peut être très vive; plus encore quand ils plagient. Mais les plagiaires ont évidemment des droits qui doivent être scrupuleusement respectés. Nous avons d’ailleurs le 21 janvier dernier consacré la 3e séance du séminaire « Le plagiat de la recherche » (CERSA, Paris 2 Panthéon-Assas) aux « droits du plagiaire ».
(http://www.guglielmi.fr/spip.php?article242)

Concernant le plagiat « AAA », il m’apparaissait d’autant plus injuste de nous faire grief d’imprudence que Michelle Bergadaa (*) et moi-même avons, concernant la forme des commentaires mis en ligne, joué un rôle modérateur dans cette affaire. Les mails que nous avons échangés à cette occasion avec des sociologues en attestent.
Mais le plagiat, reste d’abord du plagiat.
JND

(*) L’étude fouillée de Michelle Bergadaa sur le plagiat d’AAA atteste aussi de sa prudence et de sa modération, sans rien céder sur le fond..
accessible en ligne à http://responsable.unige.ch/Documents/AnalyseColumbo.pdf

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Pierre Mercklé janvier 31, 2011 à 14h49

Le titre de ce billet, pourtant pas très original, a visiblement inspiré Vincent Glad pour le titre de celui qu’il a publié sur Slate.fr le lendemain, très bon au demeurant… C’est ici : http://www.slate.fr/story/33291/universite-plagiat

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