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Jamel Debbouze sociologue ?

par Pierre Mercklé le 19 janvier 2011 · 19 commentaires

dans Sociologie

Jamel humoriste & sociologue (Télérama, 22 au 28 janvier 2011)C’est en tout cas ce que nous apprend un hebdomadaire de programmes TV que vous êtes probablement nombreux-ses à lire… Quoi, lui aussi aurait donc soutenu en cachette une thèse sous la direction de Michel Maffesoli ? Il est en effet de notoriété publique que la barrière à l’entrée de la profession de sociologue n’est pas très élevée : on se rappelle tous de l’octroi, il y a quelques années, du titre de docteur en sociologie à l’astrologue Elisabeth Teissier par un jury de complaisance dirigé par cet éminent collègue. Mais non, ce n’est pas ça : à en juger donc par la couverture du dernier numéro de Télérama[1], Michel Maffesoli, qui était le directeur de thèse de Teissier, s’était donné un peu trop de mal : il suffirait désormais d’une couverture de programme télé pour obtenir le titre tant convoité.

Mais en quoi Jamel Debbouze est-il « sociologue », vous demandez-vous (enfin, les deux ou trois d’entre vous qui ne sont pas abonnés à Télérama) ? Ouvrons le journal pour le découvrir ? Réponse, au fil de l’interview avec celui qu’on ne connaissait jusqu’à présent que comme humoriste et comédien… Eh bien, dixit Télérama, « le petit “rebeu” est devenu un témoin essentiel des évolutions de la société française ». Rien que ça.

Mais admettons… Qu’a à nous apprendre donc le sociologue Jamel Debbouze ? Ah oui, qu’au début il avait honte de ses cheveux, qu’il a tout essayé pour les lisser, mais ça va mieux : « Aujourd’hui je les aime tel qu’ils sont. Ca ne fait pas longtemps, c’est en partie grâce à ma femme ». Plus sérieusement, Jamel, comment voyez-vous la banlieue, interroge Télérama ? « Elle est dégueulasse. » Ca, c’est de la sociologie !

Jamel humoriste & sociologue (Télérama, 22 au 28 janvier 2011)Bien sûr, je suis de mauvaise foi : en réalité, les réponses de Jamel Debbouze aux questions que lui pose le journaliste de Télérama, sont tout à fait dignes et honorables, et montrent chez lui une forme de conscience sociale et politique qu’on n’ignorait du reste pas vraiment : celle d’un homme de gauche, sensible aux conditions matérielles de vie dans les quartiers populaires, inquiet de la façon dont on traite la question de l’immigration et des banlieues en France, inquiet aussi de la place prise par la religion dans les débats publics, mais prudent quand il s’agit d’accorder son soutien à des politiques, ou quand on lui demande de servir d’exemple : « Je suis une exception : par mon parcours, par mon physique. Mon exemple est atypique. » Et on peut du reste ajouter que dans sa catégorie, celle des humoristes, on n’ose effectivement pas trop imaginer les réponses d’un Bigard ou d’un Dubosc à des questions comme « Comment voyez-vous la banlieue ? » ou « Vous avez un candidat idéal pour la présidentielle de 2012 ? »

Cela fait-il pour autant de lui un « sociologue », comme le voudrait Télérama ? Lui, visiblement, ne revendique ni le titre ni le rôle, en tout cas : « Avant tout, je veux que ça “goleri” ! » Et il faut bien reconnaître qu’en dehors justement de la lecture des œuvres de Michel Maffesoli, on ne passe pas notre temps à rigoler, chez les sociologues… C’est donc d’abord un « coup » de Télérama, une accroche en couverture destinée à brosser le noyau dur de leur lectorat dans le sens du poil. C’est ensuite, peut-être, qu’il y a un autre usage possible du terme, que ce genre de manœuvres journalistiques ne peut qu’encourager : être « sociologue », ce n’est pas exercer un métier (faire des enquêtes, publier des ouvrages et des articles, enseigner…), c’est être doté de certaines qualités, d’une sensibilité… De la même façon qu’être « philosophe », c’est aussi être capable de relativiser, de faire la part des choses, ou bien être « psychologue » c’est comprendre les façons de penser des autres, alors être « sociologue » ce serait être sensible aux difficultés des autres, et être disposé à s’en indigner, pour reprendre un verbe en vogue…

A partir de là, on peut tout imaginer… Voici donc pour finir quelques propositions de journalisme-fiction, peu crédibles pour l’instant bien sûr, mais sait-on jamais ? Comme on dit, le pire n’est jamais sûr…

Ca c’est déjà du passé…

Elisabeth Teissier

Ca aussi…

Jean-Marie Le Pen l'historien

Ca, pourquoi pas…

Dany Boon

Mais ça, vraiment, je sais, c’est tiré par les cheveux, je ne sais pas ce qui m’a pris…

Nicolas Sarkozy

[edit]

20/01/2011

Merci à Denis Colombi d’avoir signalé ce billet dans son chouette blog Une heure de peine… Je lui en veux d’ailleurs depuis longtemps d’avoir chipé ce titre génial ! Et merci aussi des compléments apportés à mes impressions, et en particulier de la référence à L’invitation à la sociologie de Peter Berger.

03/02/2011

Je ne suis toujours pas désabonné de Télérama, ce qui me permet de découvrir qu’il y a au moins un autre lecteur de ce vénérable magazine qui pense la même chose que moi, comme en témoigne le courrier des lecteurs du numéro d’hier :

Courrier des lecteurs de Télérama (02/02/2011)

Courrier des lecteurs de Télérama (02/02/2011)


[1] J’avoue, je suis abonné, comme l’étaient mes parents… J’ai un problème avec Télérama : quand je suis abonné, j’ai envie de me désabonner, et quand je le fais – tous les deux ou trois ans environ – j’ai envie de me ré-abonner assez vite, ce que je fais donc aussi tous les deux ou trois ans ! Et puis tant qu’à faire mon coming out, j’ajoute que je suis aussi abonné à Sciences Humaines, que je lis Le Monde sur mon ordinateur grâce à l’abonnement de ma grand-mère à la version imprimée (mes grands-parents sont abonnés depuis le premier numéro), et que mes enfants sont abonnés à Astrapi et au Monde des Ados.

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