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Mesurer le bonheur

par Pierre Mercklé le 29 mars 2013 · 5 commentaires

dans Cartes blanches,Enquêtes,Inégalités,Méthodes,Statistiques

Vous parcourez peut-être ces lignes parce que vous venez de lire le billet publié dans Le Monde, à la une du cahier « Science & Techno » du samedi 30 mars 2013, et que vous avez voulu en savoir un peu plus ? Alors bienvenue !

Comme c’est désormais la tradition à la parution de chaque billet, j’en publie ici une version plus longue, dans laquelle je peux en particulier indiquer beaucoup plus précisément les recherches de mes collègues sur lesquelles je me suis appuyé, et proposer également un certain nombre de compléments, et de pistes supplémentaires de réflexion…

C’est, d’une certaine façon, la question fondatrice de la science économique : comment accroître le bonheur des populations ? Encore faut-il être capable de le mesurer… Pendant très longtemps, l’économie classique a imaginé que le bien-être des individus et des nations était strictement lié à leur richesse, autrement dit que l’argent suffisait à faire le bonheur : en effet, plus la valeur des biens produits et des rémunérations versées est importante, plus nous pouvons acheter et jouir des biens et des services (logement, habillement, nourriture, loisirs…) qui nous procurent du bien-être (les économistes appellent cela « l’utilité »). La croissance du produit intérieur brut (PIB), dont les moindres soubresauts sont scrutés au microscope par les commentateurs politiques, en est ainsi venue à s’imposer comme la mesure exclusive de notre progrès  vers le bonheur.

Il n’y a pourtant aucune raison que la croissance du PIB suffise à garantir une amélioration de notre bien-être. Par exemple, cette croissance peut très bien résulter seulement d’une augmentation des difficultés de circulation routière, qui entraîne des ventes plus importantes de carburants. En quoi notre bien-être en est-il accru ? En outre, si les inégalités sociales augmentent dans le même temps,  cette croissance peut très bien ne profiter qu’à quelques uns (par exemple, les grands actionnaires des compagnies pétrolières) : là encore, quel bénéfice pour la somme totale des bonheurs individuels dans une nation ?

C’est le problème qu’avait essayé de résoudre la fameuse « Commission Stiglitz », du nom du prix Nobel d’économie que le Président Nicolas Sarkozy avait chargé en février 2008 d’imaginer des mesures plus adéquates « des performances économiques et du progrès sociales ». Le rapport qu’elle avait rendu en septembre 2009 préconisait, pour rompre avec l’obsession de la croissance, d’accorder davantage d’attention à la répartition des revenus et aux inégalités sociales, d’améliorer les informations statistiques disponibles sur l’état de santé de la population, la sécurité, le niveau d’éducation, la participation à la vie sociale et politique, l’environnement… et surtout, de développer les enquêtes statistiques visant à mieux évaluer les appréciations subjectives qu’ont les individus eux-mêmes de leur qualité de vie et de leur bien-être, qui sont, selon les rapporteurs, fonction à la fois des des perceptions du risque de pauvreté, des inégalités « insupportables » et de la perte de « capabilités », selon le terme cher à Armatya Sen, qui était justement un des co-rapporteurs, avec Jean-Paul Fitoussi.

C’est donc très clairement pour répondre à cette demande d’indicateurs alternatifs que l’INSEE a lancé en 2011 l’enquête intitulée « Qualité de la vie », dont elle vient de publier les premiers résultats dans un numéro d’INSEE Première intitulé : « Qualité de vie et bien-être vont souvent de pair ». Il en ressort que sur une échelle allant de 0 à 10, les Français évaluent leur sentiment de bien-être à un niveau moyen de 6,8. Mais si le revenu est un facteur important, il apparaît en réalité que les différences de bien-être ressenti ne se réduisent pas à des différences de revenus : la dégradation de la « qualité de vie » pèse autant, voire plus, dans la diminution du bien-être ressenti que la seule insuffisance des ressources financières.

Il y a un certain nombre de reproches à faire à cette enquête : en particulier, elle ne tient guère compte d’une recommandation importante du rapport Stiglitz, qui encourageait à mesurer les effets de la perception des inégalités sociales sur le sentiment de bien-être ; et elle tend aussi à « psychologiser » parfois excessivement des « risques » (travail, insécurité) qui pourraient être décrits et mesurés objectivement. Mal interprétée, elle pourrait également laisser croire que l’argent ne fait pas le bonheur, alors qu’il reste quand même plus juste de dire, en reprenant Coluche, que « l’argent ne fait pas le bonheur des pauvres ». De toutes ces questions, il sera peut-être question lors d’un colloque organisé à Amiens les 23 et 24 mai prochain, et intitulé « Construction et usages des indicateurs pauvreté, richesse, inégalités, bien-être, performance »… Mais en attendant, l’enquête de l’INSEE a tout de même l’intérêt de montrer que les perceptions des conditions matérielles et sociales objectives dans lesquelles les individus sont pris, comme la santé, les conditions de logement, le sentiment d’insécurité, la densité des relations sociales ou le stress de la vie quotidienne et du travail, expliquent mieux les niveaux de bien-être que les revenus seuls.

De son côté, l’OCDE avait lancé un projet semblable, intitulé « How’s life ? » (comment va la vie ?), qui visait à détailler les différents facteurs déterminant le bien-être : le revenu effectivement, mais aussi l’emploi, le logement, la santé, le travail, l’éducation, les liens sociaux, l’engagement civique, l’environnement, la sécurité… On peut avoir un aperçu intéressant des résultats de l’enquête avec l’indice interactif Better Life : le site propose un classement interactif du niveau de bien-être dans les pays de l’OCDE, qui se modifie en direct en fonction de l’importance que vous accordez à ces différentes dimensions de la qualité de vie, modifiable à l’aide de curseurs gradués dans la partie droite de l’écran. Mince, je devrais vivre en Norvège… (voir ci-dessous). Et si j’étais Américain, sans surprise, je serais plus heureux en Californie, comme le montre « l’hédonomètre » d’une équipe de chercheurs de l’université du Vermont, qui on construit une carte du bonheur aux Etats-Unis en analysant les mots employés dans dix millions de tweets géolocalisés !

Dotée désormais de ces nouveaux indicateurs du bien-être de ses citoyens, la France va-t-elle faire comme le Bhoutan, ce petit pays au nord de l’Inde qui a remplacé la mesure du PIB par celle du BNB, du « bonheur national brut » ? Rien n’est moins sûr : l’enquête de l’INSEE sur la « qualité de la vie » a fait beaucoup moins de bruit que sa dernière note de conjoncture parue il y a une semaine, qui montre que la croissance sera nulle en France au premier trimestre 2013, et de seulement 0,1% au deuxième trimestre. Louis Maurin a beau protester que « la crise épargne la plus grande partie des Français », notre dépendance au PIB est loin d’être guérie.

Références

Afsa Cédric, Marcus Vincent, « Le bonheur attend-il le nombre des années ?, France Portrait Social, Insee, 2008, http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ref/FPORSOC08n.PDF

Amiel Marie-Hélène, Godefroy Pascal, Lollivier Stéfan, « Qualité de vie et bien-être vont souvent de pair », INSEE Première, n° 1428, 2013, http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?reg_id=0&ref_id=ip1428

Audenis Cédric, Ouvrard Jean-François, Pereira Élodie, Roucher Dorian Roucher, « Éclaircie mondiale, l’Europe encore dans l’ombre », INSEE, Note de conjoncture, mars 2013, http://www.insee.fr/fr/themes/theme.asp?theme=17&sous_theme=3&page=note.htm

Godefroy Pascal, « Satisfaction dans la vie : les personnes se donnent 7 sur 10 en moyenne », France Portrait Social, INSEE, 2011, http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ref/FPORSOC11i_VE41Satis.pdf

Madrigal Alexis C., “The Geography of Happiness According to 10 Million Tweets”, The Atlantic, 19 février 2013, http://www.theatlantic.com/technology/archive/2013/02/the-geography-of-happiness-according-to-10-million-tweets/273286/

Lewis Mitchell, Frank Morgan R., Decker Harris Kameron, Dodds Peter Sheridan, Danforth Christopher M., “The Geography of Happiness: Connecting Twitter sentiment and expression, demographics, and objective characteristics of place”, 20 février 2013, http://arxiv.org/pdf/1302.3299.pdf

Maurin Louis, « La crise épargne la plus grande partie des Français », Rue89, 20 février 2013, http://www.rue89.com/rue89-eco/2013/02/20/louis-maurin-la-crise-epargne-limmense-majorite-des-francais-239777

Stiglitz Joseph E., Sen Amartya, Fitoussi Jean-Paul, « Rapport de la Commission sur la mesure des performances économiques et du progrès social », 2009, http://www.stiglitz-sen-fitoussi.fr/documents/rapport_francais.pdf

Ricroch Layla, « Les moments agréables de la vie quotidienne. Une question d’activités mais aussi de contexte », INSEE Première, n° 1378, novembre 2011, http://insee.fr/fr/themes/document.asp?ref_id=ip1378

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nèple jean-philippe mars 29, 2013 à 20h52

« l’enquête de l’INSEE a tout de même l’intérêt de montrer que les perceptions des conditions matérielles et sociales objectives dans lesquelles les individus sont pris, comme la santé, les conditions de logement, le sentiment d’insécurité, la densité des relations sociales ou le stress de la vie quotidienne et du travail, expliquent mieux les niveaux de bien-être que les revenus seuls. »

pourtant, pour la plupart de ces points, c’est bien le revenu qui est la clé de ce bonheur, en effet les conditions de logements sont le plus généralement directement liés à celui-ci, de même que le sentiment d’insécurité ( pour le moins dans un pays stable socialement) ou là aussi le revenu permet de vivre là où on sera de fait le moins exposé, pour la santé aussi, si la maladie frappe également tout le monde, c’est bien le revenu qui offrira la qualité optimum des soins, de même pour pour la densité des relations sociales, autrement plus facilement réalisables si on en a les moyens de la mettre en oeuvre.le stress de la vie quotidienne , plus subjectif , on peut également penser que lorsque l’argent est là, il est moindre. peut-être celui du travail, lui est proportionnellement inverse au revenu, puisque souvent celui-ci est corrèlé à un niveau de travail ou d’implication plus important.
personellement, j’ai bien peur , que dans l’esprit d’un sarkosiste, ces nouveaux indicateurs ne soient que ,comme dans la bouche des religieux,qu’un nouveau moyen de faire accepter à la masse son triste sort :  » soit heureux de ce que tu as, les derniers seront les premiers, etc… »

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Pierre Mercklé avril 2, 2013 à 14h39

Je ne suis pas du tout en désaccord avec ta dernière remarque… C’est bien pour cela que j’avais rappelé la formule de Coluche : « L’argent ne fait pas le bonheur des pauvres » !

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AUIBRY mars 30, 2013 à 18h02

Le pib est une notion essentielle, qui certes ne permet pas de mesurer le bonheur, mais la richesse d’un pays. C’est la somme des valeurs ajoutées. Une valeur ajoutée ( Chiffres d’affaires moins charges variables afférentes), c’est ce qui permet de payer (dans l’ordre) : les salaires, les retraites, la sécurité sociale, les impôts, les investissements dans l’avenir. C’est un outil de gestion puissant qui peut guider un pays , mais pas un individu en matière de bonheur. Et vous voudriez que l’Etat s’occupe de notre bonheur (ou de notre malheur) grâce à un nouvel indice ? Allons, Monsieur, réjouissez vous et soyez heureux que cela soit encore impossible…

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Régis avril 1, 2013 à 9h43

Mesurer la qualité de vie, c’est aussi un défi dans l’évaluation des politiques de santé et des traitements médicaux. Mais d’une part c’est une usine à gaz, d’autre part cela peut confiner à la manipulation: quand un traitement, par exemple du cancer, n’améliore pas le taux de guérison ou de survie à 5 ans, la tentation est grande d’evaluer son impact sur la qualité de vie, quitte à administrer le questionnaire dans des conditions qui influencent son résultat, puis de présenter les résultats sur le mode du compassionnel… Concernant la publication de l’INSEE à laquelle vous faites référence, et qui s’intéresse aux variations régionales du « bonheur » je me demande si le biais lié au suicide à été pris en compte (les personnes suicidées dans l’année, dont le bonheur est proche de 0, ne sont plus à même d’être interrogées, ne sont-elles pas plus nombreuses dans les régions heureuses – je pense au Nord Pas-de-Calais)?

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tuninos septembre 11, 2013 à 13h20

Il me semble que pour se préoccuper vraiment du bonheur ou plus modestement du bien-être des gens, il faudrait que nos sociétés effectuent un énorme virage ou un rétro-pédalage. Hormis la commande de rapports, je ne vois pas bien ce qu’un Etat occidental moderne pourrait envisager de faire pour que ses citoyens se sentent mieux.
Et pourtant les signes du mal-être sont perceptibles. Abus d’alcool, de drogues, hypersexualisation, recours à la chirurgie esthétique considérée comme un moyen de se délivrer de complexes.

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