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Mon village à l’heure du Front national ?

par Pierre Mercklé le 29 mars 2011 · 10 commentaires

dans Politique

Diémoz : vivre ses choix ?

Au lendemain des résultats du second tour des élections dans mon canton (celui d’Heyrieux, dans l’Isère), qui a vu le candidat PS battre le candidat FN (par 60,4% contre 39,6%), une amie écrivait qu’elle aurait honte s’il apparaissait que notre village était celui qui, dans le canton, avait le plus contribué au score terrifiant de l’extrême-droite. Un peu de sociologie électorale locale, faite à l’emporte-pièce par le non-spécialiste absolu que je suis, suffira-t-il à la rassurer ? Essayons…

Tout d’abord, il convient de regarder plutôt les résultats du premier tour pour mesurer les variations d’une commune à l’autre du vote FN. Il apparaît alors que le candidat FN, qui atteint 20,1% au niveau du canton, fait son plus mauvais score à Diémoz, notre village : il n’y fait « que » 14,0%, contre 26,0% à Grenay, qui remporte donc la triste palme de la commune la plus FN du canton.

Le vote FN au premier tour dans le canton d'Heyrieux

Mieux encore, si l’on cumule les votes pour les candidats du PS, du PC, des écologistes et de Christian Rey, qui se présentait sous l’étiquette « divers gauche », alors mon village est incontestablement le village le plus à gauche du canton, avec 72,5% des suffrages exprimés au premier tour, bien loin devant les 48,5% de l’ensemble du canton. Et si l’abstention est forte dans l’ensemble du canton (58,8%), à l’image de ce qui s’est passé au niveau national (55,2%), c’est aussi dans mon village que les inscrits ont fait preuve du plus grand civisme, puisque au premier tour, l’abstention n’a été à Diémoz que de 47,1%.

Mais cette première réponse très optimiste à l’interrogation de mon amie doit être aussitôt nuancée : au-delà (ou en deçà) du vote partisan, il apparaît en réalité qu’au premier tour au moins, c’est un suffrage très localiste qui s’exprime, puisque les candidats font de façon systématique leur meilleur score dans la commune du canton dont ils sont issus : ainsi, le candidat PS Thierry Auboyer fait 32,2% à Charantonnay au lieu de 21,2% dans l’ensemble du canton ; le maire d’Heyrieux y fait 36,9% au lieu de 17,3% ; quant à l’inamovible maire de mon village, il réalise dans sa commune un score étonnant de 52,2%, bien loin des 18,2% sur l’ensemble du canton, qui lui ont valu de ne finir que troisième de ce premier tour.

Si « la gauche » est si forte dans mon village c’est donc en réalité qu’au score du candidat investi par le PS, j’ai ajouté celui du maire du village, en raison de son étiquette « divers gauche ». Mais en réalité, s’il porte cette étiquette, c’est que le PS lui a retiré l’investiture qu’il détenait jusqu’à présent au niveau cantonal, pour des raisons que nous, citoyens ordinaires, connaissons mal, mais qui ont probablement à voir avec la façon très controversée dont il gère notre commune, qui n’a sans doute pas grand-chose à voir avec les valeurs que le PS continue aujourd’hui de proclamer comme siennes.

Christian Rey est-il « de gauche » : difficile à dire ! Les Diémois-es qui ont voté pour Christian Rey sont-ils « de gauche » ? L), on peut éventuellement examiner les résultats du second tour pour avancer quelques éléments de réponse…

Premier indice : si mon village reste encore le plus citoyen du canton au second tour, le taux d’abstention y a néanmoins progressé de 5 points, alors que dans toutes les autres communes du canton… il a baissé, presque uniformément, de 4 points environ.

Second indice : Diémoz n’est plus, au second tour, la commune « la moins FN » du canton, loin s’en faut : avec 41,9% des voix en faveur du candidat d’extrême-droite, et donc « seulement » 58,1% en faveur du candidat PS Thierry Auyboyer, mon village recule de la première… à la 6ème place du classement du vote de gauche.

Que s’est-il passé entre les deux tours ? Le rapprochement des deux faits permet de formuler une hypothèse assez forte : le vote soit disant « de gauche » porté par Christian Rey ne s’est pas reporté sur le candidat de gauche du second tour – pour lequel le maire de Diémoz n’avait du reste appelé à voter que du bout des lèvres, à la toute fin de la semaine dernière –, mais s’est en réalité dispersé entre abstention (Diémoz est en tête du canton,  et vote en faveur de l’extrême droite.

Peut-on être encore plus précis que cela dans la formulation de cette hypothèse ? Absolument… Dans toutes les communes du canton, le vote pour le PS au second tour a dépassé, en nombre absolu de voix, le vote de gauche du premier tour (+23,9% sur l’ensemble du canton), ce qui signifie que dans l’ensemble on peut imaginer que le score du PS au second tour pourrait s’expliquer par un plein des voix de gauche, plus un certain nombre de voix « sans étiquette » ou UMP qui auraient joué le jeu du « Front républicain »…

Partout ? Non, un village a résisté au Front républicain : le mien ! Explication : d’un côté, entre les deux tours, la « gauche » diémoise a perdu presque 250 voix, soit exactement un tiers de son capital du premier tour. Imaginons que la centaine d’abstentionnistes supplémentaires viennent tous de là, il reste environ 150 « votes de gauche » (au premier tour) dans la nature… Et de l’autre côté, le FN a progressé de plus de 210 voix entre les deux tours. Même en imaginant que la soixantaine de votes UMP du premier tour se sont tous reportés sur le candidat FN, il reste encore à expliquer… 150 votes gagnés par l’extrême droite au second tour. Il n’y a plus beaucoup d’inconnue dans l’équation…

Au final, à quoi ressemble cette équation qui n’a rien d’absurde ? A ça…

Le report des voix de Christian Rey (divers gauche)

Bien sûr, en l’absence de données sur les comportements réels des électeurs diémois – données qui sont restées enfermées dans les consciences, les isoloirs et les enveloppes glissées dans les urnes –, cette hypothèse ne rend pas parfaitement compte de la réalité du vote : cette réalité est un peu plus complexe, puisqu’elle doit être caractérisée aussi, dans des proportions qui restent donc impossibles à déterminer, par un nombre très important (comme au niveau national) de votes blancs ou nuls marquant le refus ou l’incapacité de choisir entre les deux candidats, ainsi que par un certain nombre de reports complexes, par exemple des sans étiquette vers l’un ou l’autre des candidats. Pour pouvoir analyser ces mouvements complexes, il faut des données ad hoc, comme celles sur lesquelles s’appuie par exemple l’ouvrage dirigé par Anne Muxel et Bruno Cautrès (Comment les électeurs font-ils leur choix ? Le Panel électoral français 2007, Paris, Presses de Sciences Po « Académique », 2009, 392 pages), et qui permettent d’analyser les « mobilités » partisanes entre deux tours ou entre deux élections. Et donc, une partie des gains du FN peut s’expliquer plutôt par ces reports et ces mobilités complexes. Mais je le répète, il n’est pas absurde du tout de considérer que ces phénomènes sont assez négligeables (les candidats sans étiquette n’ont réuni à eux deux que 90 voix au premier tour) au regard du caractère massif du comportement des électeurs ayant voté au premier tour pour le maire du village, ni d’ailleurs de considérer qu’ils s’équilibrent plus ou moins et ne perturbent donc pas l’équation générale dont je fais l’hypothèse.

Au total, il n’y a donc rien d’absurde à considérer que le comportement particulier des électeurs du « divers gauche » Christian Rey est le facteur principal qui explique à la fois la très forte progression de l’abstention dans mon village (où l’expression « aller à la pêche », dans ces circonstances, retrouve son sens pleinement littéral), et l’important gain de voix de l’extrême-droite frontiste.

Ma voisine pourra légitimement s’en inquiéter : derrière le vote pour Christian Rey, à cette élection comme aux précédentes, et probablement comme aux prochaines (les municipales auront lieu en 2014), il y a bien une part non négligeable de vote pour le Front National. Un article paru dans Le Monde daté du mardi 29 mars 2011 indiquait que « Face à la gauche, le Front national a bénéficié d’un apport de voix de droite » (cet article n’est pas disponible gratuitement en ligne, mais on retrouve ces informations dans celui-ci). Dans mon village, il n’aurait pu enregistrer une telle progression entre les deux tours (de 20 points, autrement dit bien supérieure à la progression de 12 points que le même article du Monde relève au niveau national face à un candidat de gauche) sans un apport conséquent de voix « divers gauche ». Que mes ami-e-s ne se fassent donc plus trop d’illusions : quand ils diront bonjour à un adulte dans le village, ils auront 20% de « chances » (au sens statistique, s’entend) de saluer un électeur du Front national, 30% de chances de saluer un électeur du Parti socialiste, et 50% de chances de saluer un abstentionniste. Mais s’ils disent bonjour à un partisan de notre maire, alors il se pourrait bien qu’une fois sur trois ils disent bonjour à un électeur du Front national…

Cela étant dit, je vous rassure : d’une part je crois que mon village est loin d’être une exception en France, et que ce n’est pas mieux en ville (sauf qu’on s’y dit peut-être moins facilement bonjour qu’ici), et d’autre part, j’ai ici plein de très bons copains et de très bonnes copines à qui je peux dire bonjour sans ce genre de craintes ! Mais demain, je risque de devoir « vivre les choix » (pour paraphraser le slogan inscrit sur le fronton de la mairie) d’un certain nombre de mes concitoyens, et ce n’est pas pour me réjouir entièrement…

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