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Traduire Barnes ensemble !

par Pierre Mercklé le 30 janvier 2012 · 15 commentaires

dans Réseaux

Comme je le faisais remarquer au détour d’un billet publié ici en novembre dernier, le texte considéré par beaucoup comme l’acte fondateur de l’analyse des réseaux sociaux n’est toujours pas traduit en français. Il s’agit de l’article publié par John A. Barnes (1918-2010) dans la revue Human Relations en 1954, et intitulé « Class and Committees in a Norwegian Island Parish »[1].

Parti à la recherche des principes de la stratification sociale au sein de cette communauté qui constituait sont terrain de thèse, l’anthropologue britannique John A. Barnes a justement dû inventer la notion de « social network » (réseau social) pour essayer d’expliquer pourquoi les habitants de l’île, pris dans des relations serrées d’interconnaissance, se considéraient presque tous comme appartenant à une vaste et unique classe moyenne. Ce faisant, non seulement Barnes « invente »[2] la notion de réseau social, mais surtout, en moins d’une vingtaine de pages, il formule quelques unes des hypothèses les plus fondamentales dont la vérification empirique va déterminer le programme de la sociologie des réseaux sociaux des décennies suivantes.

Cet article formidable, fondateur à plus d’un titre, n’est malheureusement pas vraiment disponible en ligne[3], et n’a jamais été traduit en français. « Il faudrait que quelqu’un s’y colle ! », écrivais-je au mois de novembre, avec une petite idée derrière la tête, que je vous propose de concrétiser désormais : je vous propose de participer à une expérience assez inédite, au moins en sciences sociales, de traduction collaborative en ligne de cet article ! L’idée en est très simple : nous nous fixons un rendez-vous dans quelque temps, pour une période relativement courte dans le temps (probablement une journée), au cours de laquelle nous nous retrouvons en ligne, aussi nombreux que possible, pour traduire ensemble en français l’article de John A. Barnes. Ce « traducthon » pourra réunir certains d’entre nous physiquement, par exemple dans une salle de l’ENS de Lyon où nous pourrons nous rassembler autour d’une connexion wifi avec nos ordinateurs portables, nos dictionnaires, des sandwiches et des petits gâteaux ; et toutes celles et tous ceux qui le souhaiteront pourront nous rejoindre « virtuellement », puisque nous utiliserons tous un seul dispositif commun de traitement de texte collaboratif du type Etherpad ou Google Documents, où figureront à la fois le texte original en anglais et en regard la traduction en cours.

Mais avant de « traduire ensemble », il va nous falloir… acheter ensemble les droits de traduction de l’article ! Le tarif initialement demandé par le service des « permissions » de Sage pour la publication électronique non-commerciale de cette traduction était de 200 dollars, mais après discussion, Valerie Bernard, la responsable du service, a très gentiment accepté de ramener ce tarif à 150 dollars.

Au cours d’aujourd’hui (environ 1,3 euro pour 1 dollar), il nous faut donc rassembler 115 euros. Comme l’idée est d’expérimenter notre capacité à mener de bout en bout cette opération intellectuelle de façon collective, je vous propose donc de créer une cagnotte où nous allons rassembler cette somme (je vous promets de ne pas m’enfuir en Suisse avec ce fabuleux pactole) !

Je vous propose donc le calendrier suivant pour cette opération « Traduire Barnes ensemble » :

  1. Sans plus attendre, vous n’hésitez pas à faire connaître votre enthousiasme pour cette opération, en le proclamant dans les commentaires de ce billet, et surtout en diffusant autour de vous l’information à toutes celles et tous ceux qui seraient susceptibles d’y apporter leur contribution !
  2. D’ici la fin de la semaine, et pour une période de 10 jours environ, je mets en place un dispositif de cagnotte collective en ligne nous permettant de contribuer, chacun-e à la mesure de notre envie et de nos moyens, au paiement des droits de traduction, à concurrence de 120 euros (les 115 euros des droits de traduction, plus 5 euros de commission perçus par le service en ligne permettant de collecter cette cagnotte).
  3. Au terme de cette période, j’organise un Doodle qui permettra à toutes celles et tous ceux qui sont intéressé-e-s d’indiquer les jours où il seraient disponibles pour le traducthon Barnes, dans une période probablement comprise entre le 27 février et le 27 mars (voir ce billet).
  4. Quelques jours avant la date retenue, je mettrai en ligne la version anglaise de l’article de Barnes, de façon à ce que chacun-e puisse le lire, et que nous puissions avoir tous ensemble une discussion préalable sur la traduction des termes les plus importants et des notions les plus récurrentes.
  5. Le jour dit, celles et ceux qui pourront être à Lyon se retrouveront à l’ENS de Lyon à partir de 9h30, dans une salle équipée d’une connexion wifi, et les autres se joindront à nous par la magie d’Internet, et tous ensemble nous traduirons le texte en direct et en ligne.
  6. Une fois la traduction achevée, et révisée collectivement, elle sera publiée en ligne en libre accès, probablement sur Liens Socio.
  7. Si l’expérience vous a plus, on peut imaginer la recommencer avec un autre article…

Voilà, c’est parti ! Propagez la bonne nouvelle, et n’hésitez pas à utiliser les commentaires pour partager vos remarques, vos suggestions, vos questions…

Et rendez-vous demain pour remplir la cagnotte !

Les articles suivants :

Traduire Barnes ensemble, étape 2 : la cagnotte !

Traduire Barnes ensemble, étape 3 : le Doodle !

Traduire Barnes ensemble : ce sera le vendredi 9 mars 2012


[edit]

31/01/2012 :

Laurent me signale que l’article de Barnes est en réalité disponible en ligne : le sociologue américain Barry Wellman, grande figure de l’analyse des réseaux, l’a numérisé et mis en ligne dans un coin de son site personnel, à cette adresse :

http://homes.chass.utoronto.ca/~wellman/gradnet05/barnes%20-%20CLASSES%20AND%20COMMITTEES.pdf

Ainsi, vous pourrez le lire dès maintenant (mais ne trichez pas, ne commencez pas à le traduire dès maintenant, sinon l’expérience collaborative perdra un peu de son piquant).


[1] BARNES John A. (1954) « Class and Committees in a norwegian Island Parish », Human Relations, 7, pp. 39-58.

[2] Il est d’usage de considérer que cet article propose la première occurrence connue de la notion de « social network », qui a depuis connu le succès que l’on sait. Cette primauté n’est pourtant pas totalement certaine : une consultation de Google N-Gram Viewer indique en effet des occurrences antérieures à 1954, certaines remontant à la fin du XIXe siècle. En réalité on peut considérer plutôt qu’avec cet article, Barnes est un des premiers, sinon le premier, à faire de la notion de réseau social un usage non plus seulement métaphorique, mais bien analytique, en s’intéressant, quoique de façon non formalisée, aux propriétés des structures des relations sociales.

[3] Sage, l’éditeur de Human Relations, propose de consulter une version PDF de l’article pendant 24 heures pour le tarif de 32 dollars. Une version tronquée de l’article (il manque six pages) est consultable par Google Books dans sa version publiée dans BARNES John A. (2006), Models and Interpretations : Selected Essays, Cambridge University Press, 1ère éd. 1990, pp. 67-87. L’article est également reproduit dans LEINHARDT Samuel (1977), Social Networks : A Developing Paradigm, New York, Academic Press.

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{ 15 commentaires… lisez-les ci-dessous ou ajoutez un commentaire }

Johann Chaulet janvier 30, 2012 à 15h29

Une initiative amusante et utile, à n’en pas douter. IRL c’est toujours bien mieux mais, à défaut de pouvoir être à Lyon, je me joindrai à l’expérience à distance !

Répondre

Gregoire Lits janvier 30, 2012 à 15h40

Une expérience très intéressante ! Je me joindrai avec vous avec plaisir !

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Christophe Prieur janvier 30, 2012 à 15h59

Très amusant.
Et je participerai, rien que dans l’espoir de voir infirmer mes doutes sur l’écriture collaborative quand elle dépasse un objectif purement productif et factuel.
Je propose aussi de faire suivre la session par un brainstorming sur les modèles économiques du monde de l’édition scientifique ;)
(à vrai dire, je trouve que l’opération aurait été même plus intéressante *sans* payer les droits à Sage, histoire de lancer le débat et délayer le délit dans une association de malfaiteurs Unanonymous)

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Pierre Mercklé janvier 30, 2012 à 16h05

Oui, je suis d’accord, mais pour une première je voulais faire les choses dans les clous… Mais très partant pour le débat sur le modèle économique de l’édition scientifique !

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shantala morlans janvier 30, 2012 à 16h14

Bonjour

Je trouve l’idée formidable, d’autant que le texte lui-même m’intéresse beaucoup. Je ne suis pas sûre d’avoir les compétences suffisantes en anglais pour servir à quelque chose, mais l’envie de participer à une telle aventure est plus que présente.

Si cela vous intéresse, je pourrais faire passer le mot sur la lettre de diffusion ethno info.

à bientôt pour la suite des aventures

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Pierre Mercklé janvier 30, 2012 à 16h19

Oui, c’est une bonne idée, n’hésitez pas à diffuser l’information !

Répondre

Benoit Festapaint janvier 30, 2012 à 18h04

Bonne initiative, je m’y joindrais avec plaisir, à distance !

Répondre

everd janvier 30, 2012 à 21h05

Je suis loin de mes bases disciplinaires, aussi ne participerais je pas au défi. Peux tu nous dire toutefois ce qu’il en est des droits de diffusion de la version traduite? Sera-t-elle libre, creative commons? Sage ou les ayants droit auront ils encore des droits dessus?

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Pierre Mercklé janvier 30, 2012 à 21h59

La licence Sage ne le précise absolument pas !

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Thibaud Antignac janvier 30, 2012 à 22h02

Très bonne idée, comptez-moi dedans !

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Mark Traugott janvier 31, 2012 à 13h31

Je suis également partant pour le projet de traduction, Pierre, bien que je prévois un tas de problèmes d’ordre pratique. D’abord, en outre que je ne connais pas l’article de Barnes, je ne suis pas bien placé pour entreprendre une traduction dans ce sens-là. J’ai fait pas mal de traductions dans le temps, mais toujours du français, une langue que je connais assez bien mais dans lequel je ne suis pas capable de m’exprimer avec finesse, à l’anglais, ma langue maternelle. Mais je pourrais peut-être essayer d’expliquer certaines des subtilités du texte original, s’il y en avait besoin. Ensuite, il y a la question financière. J’ai toujours un compte bancaire français, mais pas de chéquier actif, et je ne vois pas à première vue comment contribuer une somme modeste sans que les frais de transfert et de change ne dépassent de loin la valeur de ma contribution. (Toutefois, il est possible que je puisse être utile en payant le tarif des droits de traduction, qui se dénomme en dollars, paraît-il, et dont les frais de transfert et change dans l’autre sens peuvent te coûter cher. Je pourrais peut-être te les épargner en quelque sorte.) Enfin, il y a la question de décalage. Si vous commencez le travail de traduction à 9h 30 à Lyon, il sera 0h 30 chez moi, et je serai en train de dormir jusqu’à ce que le gros du travail sera fini (au moins je l’espère.) Peut-être que cela marchera assez bien après tout, parce que je peux être plus utile sans doute pour vérifier que la traduction française correspond bien au sens de l’anglais, une tâche pour laquelle mon mélange de langues est plus convenable. De toute façon, point de vue procédé, ma participation peut susciter un certain nombre de difficulté dont tu seras ainsi plus conscient, si tu as l’intention de renouveler l’expérience à l’avenir. Dis-moi comment tu veux t’y prendre.

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Pierre Mercklé janvier 31, 2012 à 18h19

Merci Mark, ta contribution sera précieuse à coup sûr, et nous permettra en plus, effectivement, de tester la contrainte du décalage horaire sur le travail collaboratif !

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Sylvain Firer-Blaess février 2, 2012 à 11h12

Formidable! J’en suis!

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Habert février 8, 2012 à 11h05

Je suis partant.
Pourrait-on garder trace des différends et des points de variation ?

B.

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Pierre Mercklé février 8, 2012 à 11h17

Le choix de l’outil que nous allons utiliser n’est pas encore arrêté, et je propose de le faire aussi de façon collective, et en réfléchissant ensemble également au cahier des charges : la conservation de l’historique, voilà donc un premier critère ! Il faut examiner précisément, mais Etherpad permet d’enregistrer des « états » puis de circuler ensuite sur la timeline ainsi générée tout simplement en déplaçant un curseur. Si on pense à enregistrer à intervalles fixes (par exemple 10 minutes), cela peut déjà être une solution acceptable…

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